Le 23 mai pourrait devenir la date de commémoration de l'abolition de l'esclavage. Pour l'occasion, reportage lors de l'inauguration par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy de l'oeuvre de Fabrice Hyber : Le cri, l'écrit. Le premier monument officiel qui rappelle l'implication de la France dans ce crime occulté jusqu'à sa reconnaissance par la loi Taubira en 2001.

Vous la trouverez à quelques mètres d’une entrée secondaire du Luxembourg, au milieu d’une allée excentrée. Un emplacement discret, pour cette œuvre qui semble pourtant aussi symbolique que consensuelle. Mais le Jardin du Sénat, situé au cœur de Paris, attire les foules. Et les journaux télévisés qui couvraient l’inauguration du 10 mai dernier ont fait le reste : la sculpture commémorant l’abolition de l’esclavage en France s’impose déjà dans le paysage.
Il faut dire, aussi, que l’artiste Fabrice Hyber a trouvé les justes proportions : une structure haute de 3,70 mètres, en bronze. Une chaîne dont le maillon central est fermé, mais surmonté d’un autre qui ouvre ses bras vers le ciel. Une face noire et unie, l’autre blanche et parcourue de veines vertes et roses. C’est ce choix de tout dire en deux dimensions qui, visiblement, marque les curieux. Et si tous ont tendance à s’attarder, plus près puis plus loin, ils adoptent aussi des attitudes tranchées.
Jacques Chirac, qui s’offre là un dernier plaisir, ou sur la « bonne conscience des blancs ». Elle ne voit là, au fond, qu’une évidence, un simple rattrapage de l’Histoire officielle sur l’Histoire tout court : ce monument, « il fallait que ça arrive ».

"C'est lacanien"

Les visiteurs, en tout cas, n’ont pas manqué le rendez-vous. Le cri, l’écrit a commencé dès ce week-end à les attirer, assez nombreux pour qu’un passant suggère aux gardiens d’installer une grille autour de la sculpture : enfants et adultes se penchent sur elle, jusqu’à toucher du doigt les mots gravés à la surface. « Ailleurs – Décimé – Exterminé – Déporté – Mort – Inhumain – Valeurs – Déplacé – Esclave »… Cette évocation violente de la traite et de l’esclavage immobilise un instant les curieux.
Ils font quelques pas en arrière et des langues, alors, se délient. Un groupe se forme, puis un autre ; Audrey, Sarah, noirs et blancs qui s’attardent avec plus ou moins d’enthousiasme, tendent l’oreille ; et les conversations, petit à petit, s’éloignent de la sculpture pour se rapprocher d’une borne d’information plantée à proximité. Y figurent, d’un côté, le titre de l’œuvre et l’intention de l’artiste : « C’est lacanien » s’exclame un homme, qui s’intéresse visiblement à l’aspect philosophique du débat.

"Napoléon, on l'a battu ! "

Mais les réflexions, pour l’heure, tournent surtout autour de la face historique de la borne. Guy-Alain, un retraité originaire de Saint-Domingue, évoque le passé de sa terre natale : « Je viens d’un pays qui a connu l’esclavage. Mais nous n’avons pas attendu 1848 » pour l’abolir, raconte-t-il : « Quand Napoléon est venu, on l’a battu ! ». Quand était-ce, déjà ? Guy-Alain hésite, jette un œil à la chronologie : en 1802. Cette même année, Napoléon rétablit l’esclavage qui avait été supprimé sous la Révolution. Ce retour en arrière, explique le vieil homme, est le pire des traumatismes pour les Antillais. Trop profond pour que la « seconde abolition » de 1848 l’efface entièrement. D’où l’importance d’une citation d’Aimé Césaire, inscrite au-dessus de la chronologie de l’esclavage en France : les derniers vers des Cahiers d’un retour au pays natal évoquent la soif de liberté qui hante encore les descendants d’esclaves, privés de mémoire officielle pendant des siècles et bien après 1848. Et la poésie du Martiniquais inspire à Guy-Alain et ses interlocuteurs des témoignages spontanés sur l’héritage de l’esclavage.
Un vent d’outre-mer flotte sur leurs récits : la lutte des esclaves Marrons pour leur liberté, celle de Toussaint Louverture et Victor Schoelcher pour faire respecter la dignité de chacun, ou encore l’exemple de la société réunionnaise « réconciliée » par le métissage entre anciens maîtres et esclaves. « J’ai l’impression que ça va devenir une agora », s’amuse Édith, qui milite de longue date pour la reconnaissance de l’esclavage dans sa ville de Nantes.

Elle se soucie peu de l’état de la conscience de ses concitoyens, émus, sceptiques, ou atteints de « repentance » aiguë. Ce n’est pas non plus l’œuvre qui retient son attention, ou du moins une partie seulement : Le cri. Edith écoute « Les non-dits. Ça éclate », dit-elle. Et c’est là, selon elle, la priorité. Peu importe la forme du monument. Il faut simplement, et sans pour autant s’aventurer dans des comparaisons sur la nature des crimes, tenter de donner à cette commémoration un écho comparable à celui de la Shoah. Ainsi chacun pourra publiquement et à sa manière reconnaître que la traite atlantique et l’esclavage ont constitué des crimes contre l’humanité. Une gardienne reconnaît en tous cas que l’ambiance est très sereine au Luxembourg, autour du monument : « On espère que ça ne deviendra jamais mauvais, mais pour l’instant les discussions sont très, très ouvertes. »
Sur l’esclavage moderne ? Le sujet, même s’il figure lui aussi dans l’œuvre, n’est presque pas abordé : les Français le connaissent encore moins bien que celui de l’époque coloniale, signe qu’il y a encore bien des « Non-dits » à libérer. Dans ce nouveau lieu d’échange et de diversité, l’esclavage se conjugue d’abord au passé. Et Guy-Alain, qui croit déjà au succès des cours d’histoire improvisés dans le Luxembourg, cite le Général De Gaulle : « Tout pardonner. Ne rien oublier. »

Textes et photos Marie Painon.

Marie Painon



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