Infatigable orfèvre d’une pop aussi psychédélique que ses pochettes, Kevin Barnes alias Of Montreal est désormais prêt à tutoyer les étoiles d’un succès planétaire. Car Hissing Fauna, Are You The Destroyer ? vaut bien les meilleurs disques de Michael Jackson, de Madonna ou d’ABBA. Au moins.
Je suis allé à Atlanta, j’avais 15 ans. Avant la Géorgie c’était pour moi Ray Charles qui chante, aveugle, auprès de son piano roucoulant. Pour mes 15 ans, la Géorgie fut le pays de l’ennui, du Coca Cola et de Martin Luther King, des Noirs entassés dans les McDo, apartheid invisible. Puis il y a eu le faux Athens, pas le mythologique mais le vivant, celui de REM, les groupes de pop-rock découverts sur le tard, adolescence bien entamée, sexualité et esprit critique surévalués. REM délaissé après une série d’albums trop moyens pour être écouté par le musicophage devenu, la Géorgie fut une place vaquante jusqu’à Of Montreal, chantre pop un peu torturé… et si parfaitement contemporain.
Of Montreal ? Un type tout seul, Kevin Barnes. Une voix, touchante, émouvante, parfois geignarde. Oui, un bizarre Prince geignard, délaissé par une Montréalaise il y a 10 ans.
Faire de la pop underground sans connaître la gloire, se détacher du combo Elephant 6, prendre femme scandinave, avoir un enfant, 2005, déménager en Norvège. Moins voir le soleil et perdre pied. Perdre pied, boire, écrire des morceaux schizophrènes : paroles tristes tirées d’une biographie trop présente (1) versus improbable musique de dance-floor vraiment efficace. Une vie conjuguée à l’infinitif par économie, parce qu’Of Montreal est une personnalité trop large pour mes 3500 caractères. La vie de Kevin ne peut être saisie en 50 minutes, ou même 100, 150, mille.
Concassage sentimental et cheapo-disco
En quelque sorte, Hissing Fauna, Are You the Destroyer ? est un petit Aguirre (2), et l’on ne peut prétendre cerner la désespérance ridicule de "Heimdalsgate Like A Promethean Curse" si l’on ne se plonge pas dans la genèse mouvementée de l’album. Magnifique œuvre cathartique pour son auteur (et ses auditeurs), le dixième album de Of Montreal est incontestablement sa plus belle réussite. D’hymnes désespérément kitchs et lucides – les monstrueux "Suffer For Fashion" et "Heimdalsgate…" - aux vignettes maniaco-dépressives, bondissant de la joie extatique à la neurasthénie façon Fiery Furnaces (les pistes 8-9-10), Kevin s’injecte son art pour reprendre du poil de la bête… et ça finit par porter ses fruits ! En 2007 il va mieux, nous aussi, car comment ne pas frémir de bonheur à l’écoute de l’album ? Cure géniale de mélodies acidulées, voix de fausset faussement enjouée, lignes de basses simples et funky sur lit de synthés prenants (la coda de "Cato As A Pun"), avec ça le soleil n’a plus qu’à trouer les nuages en grogne et rassénérer la petite troupe terrienne en manque de sensations.
S’il ne devait en rester qu’un, on en prendrait deux, "Gronlandic Edit" et "The Past Is A Grotesque Animal". Parce que le premier possède l’un des meilleurs refrains du XXIème siècle, un grand huit vocal tout en glissades et trébuchements onomatopiques. Parce que le second voit notre anti-héros vomir son minable quotidien (3) sur un obsédant riff rock & roll, accompagné par les chœurs de pleureuses de pacotille, si justes dans leur exubérante mélancolie. Imaginez qu’un remix de DFA se soit procuré une épaisseur psychologique, et vous aurez une idée assez proche de cette spirale d’auto-complaisance malheureuse de douze minutes.
Le petit théâtre chanté de la vie de Kevin Barnes risque de perdre quelques personnes dans sa course désordonnée vers la lumière. Il est vrai que les tourbillons sincères de la musique d’Of Montreal viennent vous sortir la tête hors de l’eau au moment où les paroles vous tirent vers le fond. Mais croyez-moi, c’est la meilleure gymnastique qui soit.
(1) Une source fluctuante parle même de sa séparation avec Nina, la jolie suédoise qui aime George Bataille (voir interview de 2goldfish).
(2) Rappelons que l’histoire du film de Werner Herzog « Aguirre, la colère de Dieu, tourné en Amazonie, se confond avec ses conditions de tournage : les rencontres (un joueur de flûte du coin), les accidents (la perte d'un élément de décor, un canon), et les conflits (les dipustes entre Herzog et Kinski, acteur génial et mégalomane) ont été intégrés à l'action, conférant d’autant plus de force réaliste au film.
(3) On ne peut s’empêcher de reproduire quelques petits extraits de "The Past Is A Grotesque Animal", tels que : "I've been dodging lamps and vegetables / throw it all in my face I don't care" ou encore : "I've explored you with the detachment of an analyst / but most nights we've raided the same kingdoms / and none of our secrets are physical now"
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