A Cannes, artistes, critiques et festivaliers ne sont pas toujours sur la même longueur d'onde. Polémiques et controverses agitent chaque année la Croisette. Passions exaltées, pour l'amour du septième art ou bien malgré lui ?
Sifflets et quolibets font le charme du festival, colères et indignations la légende de la compétition.
La grande bouffe de Marco Ferreri,
La Maman et la Putain de Jean Eustache (1973)
"C'est l'enfer et l'ordure, le cauchemar et la complaisance, l'ennui et les latrines, c'est enfin une infinie tristesse qui broie le cœur comme monte aux lèvres l'amertume d'un fiel atroce", peut-on lire dans Paris-Match, au sujet des représentants français de la sélection.
Marco Ferreri envoie des baisers à la foule qui le siffle rageusement, tandis que rires hystériques et réactions indignées accueillent La Maman et la Putain.
Présidente du jury, Ingrid Bergman dénonce, dès le lendemain du palmarès, le Grand Prix Spécial "ignoble" qu'on l'a forcée à attribuer au film de Jean Eustache, et regrette "que la France ait cru bon de se faire représenter par les deux films les plus sordides et les plus vulgaires du festival". La Grande Bouffe obtient le Prix de la Critique Internationale.

Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat (1987)
La remise de la Palme d'Or est accompagnée des sifflets et des cris du Palais, auxquels le réalisateur répond ainsi : "Si vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus". La poing levé de Pialat restera dans la légende.
Sandrine Bonnaire dira de ce film, dont elle partage l'affiche avec Gérard Depardieu, qu'il est celui dont elle est le plus fière.
Du côté des critiques, le Quotidien de Paris le juge confus et sans aucune résonance. "On est forcé de constater que le cinéaste français n’a rencontré ni Dieu, ni diable". Pour Le Monde, l'œuvre, adaptée d'un roman de Georges Bernanos, est exceptionnelle, totalement construite et maîtrisée...
Quelques images ici.

Othello d'Orson Welles (1952)
Présenté sous les couleurs du Maroc, Hollywood ayant refusé de le produire, le film remporte le Grand Prix malgré une presse déchaînée...
France Soir : "Quand je revis le film le lendemain, dans des conditions normales (après l’avant-première cannoise), il ne m’apparut plus comme le plus extraordinaire défi d’un grand artiste. Quelqu’un disait à côté de moi : "Ils ont crée le Prix du film lyrique pour le Médium de Menotti. Que n’ont-ils fondé celui du film délirique pour Othello d’Orson Welles !". Je reprends volontiers à mon compte cette boutade cruelle".
Combat : "Welles a voulu jouer au bilboquet avec Shakespeare. Il a taillé son jouet dans la pierre et l’a reçu sur le nez. Il en résulte une grosse boursouflure fort intéressante, sur laquelle les psychiatres peuvent se pencher et les snobs s’esbaudir mais, au fond du creuset, il n’y a peut-être qu’un faux grand film. Décidément Shakespeare est rebelle au cinéma, et Orson Welles n’est pas un grand homme. Tout comme Macbeth, son Othello est un monument de prétention, de grandiloquence et d’ennui".
Le Figaro : "Quant à Shakespeare, il était absent pour cause d'Orson Welles".

Pulp Fiction de Quentin Tarantino (1994)
C'est tout le palmarès rendu par le jury de Clint Eastwood et Catherine Deneuve qui est sifflé, mais la Palme revient à Pulp Fiction. Tarantino rit en entendant les protestations de la salle, et se laisse aller à quelques doigts d'honneur...
La presse attendra la sortie en salles pour changer d'avis et voir dans l'atypisme et la violence du film le talent d'un cinéaste.
Quelques images ici.

L'avventura de Michelangelo Antonioni,
La Dolce Vita de Federico Fellini (1960)
L'Avventura est conspuée, ses longs plans-séquences incompris. Monica Vitti sort effondrée de la projection, au bras du réalisateur, lui aussi en larmes. Le lendemain, une lettre de soutien de Roberto Rossellini se transforme en véritable manifeste.
La Dolce Vita ne fait pas vraiment l'unanimité non plus. La séance est houleuse. Des rumeurs avaient circulé au sujet de l'exubérance du film. Considéré par le Vatican comme pornographique et blasphématoire, il fait peser sur Fellini la menace d'une excommunication.
Antonioni obtient un prix "pour sa contribution remarquable à la recherche d'un nouveau langage cinématographique", et La Dolce Vita la Palme d'Or.

Underground d'Emir Kusturica (1995)
Dix ans après sa Palme d'Or pour Papa est en voyage d'affaires, Kusturica réitère avec ce parcours burlesque, de la Deuxième Guerre mondiale aux années 1990, de résistants clandestins enfermés dans une cave à Sarajevo.
Accusé de propagande pro-serbe, Underground a suscité à un vif débat, Kusturica s'étant vu taxé d’être un réalisateur fasciste appuyant le régime de Slobodan Milošević. Alain Finkielkraut lança la polémique dans les colonnes du Monde ("L'imposture Kusturica"). Le cinéaste se défendra dans le même journal ("Mon imposture"), accusant Finkielkraut de n'avoir pas vu son film. Ce dernier reconnaîtra dans les colonnes de Libération ("La propagande onirique d'Emir Kusturica") ne l'avoir effectivement pas vu avant sa première critique, mais ne reviendra pas sur ses propos.
Rosetta de Jean-Pierre et Luc Dardenne,
L'humanité de Bruno Dumont (1999)
La salle reste silencieuse et applaudit discrètement les récompenses que reçoivent les deux films : des Prix d'interprétation féminine pour Emilie Dequenne (Rosetta) et Séverine Caneele et le Prix d'interprétation masculine pour Emmanuel Schotte, tous trois acteurs non professionnels...
A la sortie, plusieurs journalistes se disent consternés.
Quelques images ici.
Le Tambour de Volker Schlöndorff (1979)
Palme d'Or ex-æquo avec Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Le Tambour sera victime dans les années 1990 d'une chasse aux sorcières aux Etats-Unis. A cause d'une scène de sexe entre Oskar (qui reçoit le tambour en cadeau pour son troisième anniversaire dans les années 1920 et qui, doté d'une intelligence supérieure, décide ce jour-là d'arrêter de grandir et de ne jamais rejoindre le monde des adultes) et une jeune femme, le film fut accusé de pornographie infantile. Quiconque rentrait sur le territoire américain en sa possession pouvait être poursuivi en justice.
Côté critiques, un film exceptionnel, grandiose pour France-Soir, long, lent et lourd selon La Croix. "On en sort le cœur au bord des lèvres, tant s’y manifestent de complaisances pour le faisandé".
Irréversible de Gaspar Noé (2002)
Le cinéaste avait déjà choqué le festival en 1998 avec Seul contre tous, violent et ambigu. Egalement présenté en compétition officielle, Irréversible agite la Croisette avec une scène de viol emblématique et un couple de stars, Vincent Cassel et Monica Bellucci, à la vengeance brutale.
La légende prétendra qu'une vingtaine de personnes se sont évanouies lors de la projection du film.
La critique est féroce : "un film abject" pour Positif, "un petit pas pour le cinéma, mais un grand pas pour la barbarie", aux yeux du Figaro.
Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006)
Le film est encensé par la critique française, mais sifflé en projection du matin. La Croisette reste frileuse à la nonchalance adolescente, au regard pop et à l'intimisme stylisé de la réalisatrice, très attendue après Lost in Translation.
Marie-Antoinette repartira quand-même avec le Prix de l'éducation nationale...
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