Au Grand Palais jusqu'au 2 juillet 2007
Bousculant les codes de représentation figurative comme le trop grand sérieux de la peinture abstraite, les Nouveaux Réalistes représentent, dans le lendemain gris de la guerre, l’espoir d’une génération qui fera mai 68. Le Grand Palais rend hommage à ces artistes épris de liberté.
C’est en s’attaquant au réel dans sa plus grande trivialité qu’autour de 1960 un certain nombre d’artistes (Yves Klein, Raymond Hains, Jacques Villeglé, Jean Tinguely, César, Arman, Daniel Spoerri, Martial Raysse, François Dufrêne, Mimmo Rotella, Niki de Saint Phalle, Gérard Deschamps, Christo) se réunissent autour d’un chantre, le critique Pierre Restany, auteur cette même année d’un « Manifeste des Nouveaux Réalistes » (réédité actuellement par les éditions Dilecta) où il affirme le rejet de la « peinture de chevalet », et propose « la passionnante aventure du réel perçu en soi », et « l’expressivité directe [...] à quarante degrés au-dessus du zéro dada ».
L’exposition débute avec les affiches lacérées de Hains, Villeglé et Rotella. Des poèmes phonétiques, contemporains du scat et ancêtres du slam, forment un fond sonore cohérent avec l’ensemble : tandis que les artistes prélèvent le réel directement dans la rue pour le porter dans l’espace sacré du musée ou de la galerie, les poètes lettristes utilisent les mots pour leur pure beauté plastique, abstraite. A la suite de Dada, et en particulier du geste duchampien, Hains et Villeglé prônent le hasard comme déterminant de l’œuvre, mais celui-ci fait souvent bien les choses : dans 122 rue du Temple de Villeglé, qui porte le nom du lieu où l’affiche a été prélevée, le papier arraché forme un motif floral, et poétise ainsi le déchet. Cette « poésie du détritus » est reprise par Arman, qui fige les objets du rebus dans la résine pour former ses Poubelles.
Geste et empreinte sont les modes opératoires de cette esthétique : Arman s’attache à la trace dans ses Allures d’objets, Tinguely imagine une machine à dessiner (la Métamatic), Klein saute dans le vide. Cet « art-spectacle » annonce les premières performances, dont l’œuvre doit être le témoin : les Tableaux-pièges de Spoerri conservent les restes d’un repas piégés sur la surface verticalisée de la table, qui devient ainsi tableau, et évoquent, selon Alain Jouffroy, un « Pompéi mental », à l’instar des empreintes de corps d’Yves Klein ; Christo, intervenant directement dans la sphère publique, monte un mur de barils dans une rue, et, en artiste-urbaniste, agit ainsi sur la circulation des individus.
Pour créer leurs œuvres, les Nouveaux Réalistes doivent d’abord déconstruire, détruire le réel. Arman pulvérise des instruments de musique qu’il nomme Colères (Chopin’s Waterloo, 1962) ou vandalise en public un appartement. Tinguely organise en 1960 dans les jardins du MoMA un fantastique Hommage à New York, où est mis en scène le « suicide » d’une machine, qui s’autodétruit tragiquement pendant trente minutes. Sa compagne, Niki de Saint-Phalle, fait de la destruction le principe même de la première partie de son œuvre : les Tirs, poches de peintures éclatées au fusil, sont un moyen pour l’artiste d’extérioriser une violence subie, et de se venger d’ennemis réels ou imaginaires, toujours masculins. Le film Daddy (1972) est à ce titre éloquent : Niki s’y acharne sur une grande sculpture ithyphallique, intitulée La Mort du patriarche, que l’on retrouve dans l’exposition.
Plus ludiques sont les œuvres de Martial Raysse, auteur du concept d’« hygiène de la vision » : son Oiseau de paradis (1960), constitué de bouteilles en plastique, d’un balais-brosse et d’un égouttoir, correspond à un renouvellement total des codes de la représentation, et « décape » le regard sur l’œuvre d’art. Le pari qu’ont finalement réussi les Nouveaux Réalistes de renouveler la vision en partant du « réalisme » de l’objet est aujourd’hui un élément récurrent dans la démarche d’artistes contemporains, en particulier ceux qu’on a pu nommer « Neo-Pop », tel le plus fameux d’entre eux, Jeff Koons.
« Le Nouveau Réalisme »
Paris, Grand Palais (28 mars — 2 juillet 2007)
Hanovre, Sprengel Museum (9 septembre — 27 janvier 2008)

Illustrations (de haut en bas) :
Niki de Saint Phalle
Nana noire (maillot de bain vert), 1965
Grillage en métal, tissu, colle, laine, peinture.70 x 131 x 128 cm
Sprengel Museum Hannover, Hanovre
© NCAF – Donation Niki de Saint Phalle
© ADAGP, Paris 2007
Mimmo Rotella
Marylin, 1963
Affiche lacérée 125 x 95 cm
Byblos Art gallery, Vérone
© Fondazione Mimmo Rotella
© BYBLOS ART GALLERY
© ADAGP, Paris 2007
Jacques Villeglé
122 rue du Temple, 14 avril 1965
Affiches lacérées marouflées sur toile 167 x 127 cm
© Ahlers Pro Arte
© ADAGP, Paris 2007
Arman
Le massacre des innocents I, 1961
Éléments de poupées dans boîte en bois 138.5 x 28 x 10 cm
Kaiser Wilhelm Museum, Krefeld
Collection Helga und Walther Lauffs
© ADAGP, Paris 2007
Christo
Cheval jouet empaqueté, 1963
40,6 x 50,8 x 12,7 cm
Collection Monsieur et Madame Jan van der Marck
© Christo, 1963
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