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Ségolène Royal au stade Charlety

Royal remet de l'ordre juste à temps


Ségolène Royal au stade Charlety


Dernier raout avant le second tour

Sa campagne était difficilement lisible, ses discours parfois contradictoires, sa diction souvent soporifique. Mais sur fond de dérive réactionaire de Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal est apparue mardi comme la candidate progressiste du grand rassemblement. Finis Jeanne d'Arc, le drapeau français et les propos rigoristes, bonjour Mai 68, les luttes sociales et la conquête des droits nouveaux. Ou comment réussir le grand écart sans renier ses fondamentaux.

« C'est comme en mai 81 », lance une jeune fille trop jeune pour l'avoir vécu. Autour du stade Charletty, on fait contre mauvaise fortune bon coeur : à défaut de pouvoir entrer dans l'enceinte, on cherche dans l'ivresse du rassemblement les signes de la victoire : « combien sommes-nous , 50 000, 60 000 ? » s'interroge un quadra au tee-shirt bardé d'un « stop-sarko.fr ». L'important est de faire mieux que les 30 000 réunies à Bercy par Nicolas Sarkozy deux jours plus tôt. Histoire de remporter pour une fois la bataille des chiffres que les sondages successifs refusent obstinément.
On veut croire que vent tourne. Après tout, en stigmatisant 68 pour regretter Jules Ferry entouré d'artistes vieux et/ou ringards, Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas fait dimanche un bien peu sexy saut dans le temps ? Du coup, même si le meeting l commence par une vieille chanson de Gold (un peu plus près des étoiles, misère...), même si y est invitée la frange la plus désespérante de la nouvelle variété bohème ( genre Benabar) ou la vieille garde des chanteurs engagés (sur une sale pente, genre Renaud) , Royal donne le sentiment du renouveau, de la fraicheur, l'impression d'ouvrir, de rassembler, de fédérer; aux abords du stade on croise des communistes révolutionnaires aussi bien qu'une AX customizée Bayrou 2007.

Woodstock contre les exilés fiscaux

Sur le plan de l'image, il n'y a donc pas photo : la modernité est depuis 48 heures dans le camp de la candidate socialiste. Derrière la scène, il y a du bleu du blanc du rouge, mais aussi du vert et de l'orange. Charletty c'est là où eut lieu le meeting du même nom le 27 mai 1968 justement, rassemblant la gauche en plein mouvement estudiantin. Mendès-France et Rocard y étaient. Côté symboles, c'est carton plein.
L'assistance est métissée, l'ambiance est celle d'un festival. En chauffeur de stade, Yvan Le Bolloch vante souvent l'esprit de la fête ou le hip-hop de Kerry James qu'"on n'écoute pas à Neuilly sur Seine". Plus le meeting de Royal ressemble à un vague Woodstock, plus celui de Sarkozy s'apparentera a contrario à une réunion coincée de vieux réacs. « Un leader charismatique entouré d'exilés fiscaux », résume sans trop de nuance cette membre des MJS. Ce qu'on comprend à Charletty c'est que la stratégie de la candidate socialiste va peut-être finir par payer.
Jusqu'à présent, Sarkozy avait surtout un discours, Royal surtout une méthode. A lui la rhétorique de l'effort, de la valorisation du travail , de l'identité nationale, de la fermeté et du pouvoir d'achat.
A elle, la démocratie participative, la négociation sociale et la transformation d'institutions jugées trop paralysantes.
Il pêchait par excès d'égocentrisme et de stigmatisation des franges les plus fragiles de la société; elle excédait par le flottement d'un programme qui semblait ouvert aux quatre vents des mouvements d'opinion et approximatif dans ses principes. Sarkozy partait indéniablement avec de bien meilleurs fondamentaux.

"Tapie n'est pas Mauriac"

Mais il a trop appuyé. Trop personnalisé, trop regretté la France d'avant-hier pour maudire la France d'hier et au final oublier celle d'aujourd'hui. Et Ségolène Royal a bien compris tout l'intérêt qu'elle pouvait tirer de la harangue anti-68. Un bohneur n'arrivant jamais seul, le timing est parfait : samedi elle débat avec le centre, dimanche Sarko met la barre à droite, mercredi elle peut montrer à peu de frais à quel point elle est de gauche : « le pouvoir en place refusait d'écouter et de redistribuer les richesses des Trente glorieuses », explique la candidate avant d'égrener le chapelet de réformes issues du joli mois de mai : les bas salaires revalorisés, la reconnaissance des organisations syndicales, la contraception pour les femmes etc....
Peu importe que certaines de ses avancées soient nées sous l'ère giscardienne, ou que la candidate ait fait preuve à l'occasion d'un moralisme plus étroit, la portée est symbolique: d'un côté le candidat de la réaction, qui ne voit que « voitures fumantes, barricades, laxisme, crise de l'autorité » et de l'autre la représentante du progrès qui « anticipant, créant du dialogue, de la démocratie, du débat, des compromis sociaux », est aussi la candidate de « l'audace ». La candidate de « la paix civile », carrément, puisque partout c'est la chienlit. Fédérer sans se renier, réformer sans opposer, ce qui semblait hier si hésitant et fuyant est tout d'un coup la forme plus accomplie de progressisme. Désuètes, les références de Nicolas sarkozy sont tournées en ridicule : « Doc Gyneco n'est pas André Malraux, Bernard Tapie n'est pas François Mauriac et Nicolas Sarkozy n'est pas le Général de Gaulle».
Décomplexée comme elle l'est rarement, Ségolène Royal réussit le grand écart entre l'extrême gauche et l'UDF en déployant la bannière progressiste : « Oui j'ai entendu la gauche antilibérale, oui nos vies valent plus que leurs, profits. Oui j'ai entendu les altermondialistes, un autre monde est possible » lance-t-elle sous les applaudissements, mais elle a aussi entendu les centristes, rien ne se fera sans l'Europe et un état impartial. Hier, celle qui ne s'enorgueillit plus de son admiration pour Jeanne d'Arc a surtout entendu des voix, espérant que celles-ci dimanche sauront lui renvoyer l'écho.

Illustrations via Flick'R.

Daniel de Almeida
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