Still Life de Jia Zhang Ke

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Une vie éternelle

Cinéaste indépendant, pour ne pas dire hors la loi en Chine, Jia Zhang-Ke réalise avec ses petits moyens des films sublimes qui déplacent des montagnes. Venu d’un pays bien plus vaste que la Chine, un pays où culture pop et culture populaire riment encore, un pays où le présent s’enrichit de nostalgie et de traits futuristes, Still Life nous offre un regard lucide, humaniste et poétique sur le monde contemporain. Une merveille.

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Le barrage des Trois Gorges est un des chantiers parmi les plus spectaculaires qu’ait connu le monde depuis 5 ans. Afin de fournir en électricité le sud de la Chine, ce barrage gigantesque a été construit sur plusieurs années, entraînant des déplacements massifs d’une très large population essentiellement rurale, pas moins d’un million de personnes. De nombreux documentaristes se sont penchés sur la question, et il n’est pas étonnant que Jia Zhang Ke s’y soit intéressé par deux fois : Still Life la fiction et Dong, un documentaire. Il faut voir ces vastes paysages sculptés dans des montages millénaires, comme en lévitation sur des cours d’eau majestueux, entraînant des bateaux sur lesquels s’agglutinent les derniers habitants de Fengje. Parmi eux, un homme de passage, San Ming, qui revient pour retrouver la trace de sa femme et de sa fille perdues. Alors qu’il possède une adresse ancienne, il se fait conduire par des moto-taxi, qui le laissent en face d’un lac. Tout le quartier est désormais sous l’eau. Sa quête croise « à distance » celle de Shen Hong, jeune femme à la recherche de son mari, qui a disparu depuis 2 ans.

Comme eux, le cinéaste arrive trop tard, et ce qu’il filme, c’est une Chine d’après, en pleine modernisation à pas de géants, et qui laisse au passage engloutir ses trésors, sa culture rurale, mais aussi toutes ces histoires personnelles liées à ces territoires depuis des millénaires, dans le silence tombal de l’eau. Pour lutter à sa manière contre cette mort annoncée, Jia Zhang-Ke envoie ces deux personnages pour recréer un peu de ces histoires, aussi partielles soient-elles. San Ming et Shen Dong, dans leurs recherches, rencontrent les derniers habitants, visitent ce qu’il reste d’usines désaffectées. Still Life, à la manière de The World, assume son désir de personnages, de rencontres et de scènes romancée, mais à son rythme à lui, c’est-à-dire en laissant le temps à tous les éléments du plan de devenir personnage, en s’arrêtant sur des détails de la vie quotidienne, tels ces produits de consommation qui chapitrent le récit : le thé, l’encens.... Les lieux qu’il filme voient ainsi s’opposer la beauté imposante de la nature du sud de la Chine, et les résidus de cette ville qu’on imagine industrielle, nichée au creux de cette vallée désormais perdue, dont il ne reste que les sommets.

Still Life, nature morte en anglais, est une ballade contemplative souvent hallucinée dans un territoire encore en sursis, entre le vivant et le mort. Fengje en ruine offre ainsi des visions surréalistes : on y croise des squelettes de bâtiments industriels achevés par des hommes qui les burinent à la massue, dans des mouvements quasiment chorégraphiques, tout droit sortis d’une représentation de l’enfer. On observe du coin de l’oeil une soucoupe volante passer discrètement dans le ciel. Des individus vêtus de combinaisons blanches viennent diffuser des substances inconnues sur ces amas de pierre. Pourquoi détruire ce qui aurait pu demeurer telle une ville fantôme ? Pourquoi raser ce qui sera peut-être épargné par l’inondation ? Des gestes répétitifs, durs et profondément mystérieux animent ce lieu. Des gestes que décide de partager San Ming, qui se fait embaucher sur un chantier. Pense-t-il retrouver sa famille sous ces vieilles pierres ? Il y retrouvera en tout cas un de ses collègues, mort ensevelit, et qu’on découvre grâce à la sonnerie de son téléphone portable, car oui, nous sommes bien au XXIe siècle après tout - après le déluge.

Still Life, la vie figée, c’est ce pouvoir de neutralisation de l’eau, que remet vaillamment en cause Jia Zhang-Ke. Avec lui, c’est la vie humaine, qui, tragiquement, et pour quelques instants seulement, reprend ses droits. Par son humour décalé, par son intérêt permanent pour les « petites gens » et les destinées des individus, et non du peuple, il capture ce qui existe encore du vivant dans ce lieu en sursit. Jia Zhang-Ke fait un film - magistral - comme une trace nécessaire, une empreinte avant l’oubli, pour lui, pour les habitants de Fengje, pour son pays. Rarement un film aura eu une telle urgence d’exister, et pour nous de le voir.

Still Life
De Jia Zhang-Ke
Avec Han Sanming, Zhao Tao, Huang Yong
Sortie en salles le 2 mai 2007

Illus. © Ad Vitam

Laurence Reymond Le 03 May 2007

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