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Praxitèle, Contrepoint, Sarkis

Au Louvre, l’antique et le contemporain face à face


Praxitèle, Contrepoint, Sarkis


Trois expos au Louvre (dates en fin d'article)

Au Louvre actuellement, trois expositions passionnantes abordent la question de la survivance des formes dans l’histoire de l’art, en montrant comment des œuvres, devenues modèles absolus, peuvent demeurer dans l’inconscient collectif et révéler aujourd’hui, malgré les siècles passés, des enjeux esthétiques.

L’antique rêvé
C’est à un Praxitèle « rêvé, souvent imaginé, et finalement retrouvé » que nous convient les organisateurs de l’exposition du Hall Napoléon, où, dans une scénographie millimétrée, surgissent de l’obscurité quelques dizaines de marbres antiques d’un éclat scintillant. Car de la vie de Praxitèle, sculpteur athénien du IVe siècle avant notre ère, on ne connaît que quelques anecdotes, et de son œuvre, ne sont conservés aujourd’hui que de rarissimes originaux, notamment des socles de statues portant sa signature et une tête d’Artémis présentés ici.
Grâce aux Romains et à leur pratique effrénée de la copie d’œuvres grecques ont survécu de nombreuses traces matérielles de l’art grec antique, et notamment des œuvres de Praxitèle, sortes de best-sellers qui exercèrent dans le monde ancien une telle fascination que pendant des siècles, les représentations mythologiques du maître furent inlassablement reproduites : l’Apollon sauroctone (« tueur de lézard ») devint le modèle de l’éphèbe nonchalant au corps gracile et sinueux, et l’Aphrodite de Cnide, premier nu féminin « réaliste » de l’histoire de l’art, fut l’œuvre la plus célèbre et la plus copiée. Le léger déhanchement, la douceur des reliefs du marbre, les gestes mesurés et l’expression éternelle et concentrée des statues praxitéliennes constituent l’archétype de la sculpture grecque tel qu’il fut repris à la Renaissance, et tel qu’on le conçoit toujours dans notre « musée imaginaire ».

Contrepoint
En « contrepoint » de l’exposition Praxitèle, le musée, grâce à l’action intelligente et dynamique de Marie-Laure Bernadac, chargée de mission pour l’art contemporain au Louvre, présente dans les vastes volumes lumineux des salles de sculpture une dizaine d’œuvres d’artistes contemporains majeurs : la plupart ont été spécialement créées pour l’exposition, et, dialoguant avec les œuvres des collections permanentes, viennent en enrichir le sens.
Ce dialogue est illustré avec humour par Elisabeth Ballet, qui a posté un perchman en résine (Bump Piece) au centre des sculptures de la cour Marly. A proximité, certaines œuvres interrogent l’intemporalité de la matière : l’émouvant Deux Arbres de cinq mètres de Giuseppe Penone (illus.), dégagé de son écorce et de ses cernes de croissance, renoue avec la conception michelangelesque de la sculpture comme forme déjà contenue dans la matière et retrouvée par l’artiste. Cour Puget, la forêt de sculpture que constituent les dix-huit personnages en plâtre de Gloria Friedmann, intitulés Les Contemporains, amènent eux aussi une réflexion sur le temps : masquant leur visage derrière des horloges, ils confrontent leur matière friable à l’éternité du marbre. L’artiste indien Anish Kapoor investit la cour Khorsabad d’une immense plaque incurvée d’acier poli, C-Curve, qui réfléchit les reliefs mésopotamiens tout en captant la présence du spectateur : dans l’image ainsi créée surgit la juxtaposition du passé et du présent, produisant un effet de vertige.

Ailleurs, c’est aux résonances formelles que les artistes s’attachent : Richard Deacon met en parallèle la chevelure ondoyante d’une Marie-Madeleine médiévale avec un assemblage de piliers de bois torsadés (Garden), référence également au jardin d’Eden. Avec une grande force, Ex Voto de Claudio Parmiggiani, constitué de faux suspendues au plafond, fait écho aux pleurants du lugubre Tombeau de Philippe Pot du XVe siècle.

Sarkis et ses maîtres
A voir également, l’exposition intimiste de l’artiste d’origine turque Sarkis. Ici aussi, le dialogue est fécond. Quatre œuvres essentielles à la formation esthétique de l’artiste sont évoquées grâce à un système vidéo qui les montre en direct, dans leurs musées respectifs : à l’exception du Cri de Munch du musée d’Oslo (on comprend leur prudence…), le spectateur peut voir en direct le retable d’Issenheim de Grünewald, du musée Unterlinden de Colmar, la Bataille de San Romano d’Uccelo (du Louvre) et le Werkkomplex de Beuys (conservé au Landesmuseum de Darmstadt). En regard, des œuvres de Sarkis et d’autres issues des collections du Louvre y trouvent un écho formel ou mental, et montrent comment la matière, la forme et le sens restent les composantes essentielles de l’œuvre d’art, à travers les siècles.

Paris, musée du Louvre
- « Praxitèle » (jusqu’au 18 juin 2007)
- « Contrepoint. De la sculpture… » (jusqu’au 25 juin 2007)
- « Sarkis. Rencontres avec Uccello, Grünewald, Munch, Beuys » (jusqu’au 21 mai 2007)

Illustrations : © ADAGP et RMN, Paris. De haut en bas : Praxitèle, Tête de l'Aphrodite de Cnide, dite tête Kauffman; Giuseppe Penone, Deux arbres de cinq mètres; Sarkis, Projet d'installation pour le musée du Louvre.

Magali Lesauvage