Des musées trop loin, des livres trop longs
Dans une autre vie, Ballard a étudié la médecine. Ses romans ressemblent de plus en plus à des essais en images, à des fictions sésames qui ouvrent le présent sur le futur. Il n’est pas certain que le futur de Kingdom Come (traduit par Que notre règne arrive en français) se produise dans la réalité anglaise, ce n’est pas l’enjeu d’un roman, mais probable qu’il constitue déjà une possibilité de notre société marchande.
Avec Que notre règne arrive, Ballard abandonne les cadres supérieurs qu’il avait laissés en colère autour de la Marina de Chelsea, pour les classes moyennes de la banlieue londonienne. Autour de la ville capitale, encerclant les lieux du pouvoir traditionnel (Parlement, Royauté, Elites intellectuelles et médiatiques), Ballard décrit une société périphérique, coupée de ses bases identitaires. Dans ses faubourgs, entre les autoroutes et les zones commerciales, la banlieue est en passe de réinventer une société sur d’autres fondements que le vieux socle judéo-chrétien. Dans la cathédrale d’un supermarché, la culture a disparu, l’Histoire est morte. Les musées sont trop loin, les livres trop longs et ennuyeux. Le reste du pays n’a plus de consistance. Le monde s’apprécie par le truchement de l’écran et affiche la même texture qu’un film hollywoodien ou un pack de bières. Le Nouveau Royaume est un royaume d’étiquettes, de publicité, de produits, mais également un Royaume qui s’organise comme une société postféodale autour du cercle proche : les salles de sport, les clubs de football, les affrontements entre villes de banlieue, les cercles de consommateurs, les associations proximes, les politiques de ristourne sur produits et de démarque, la chaîne de télé locale, la consommation loisir.
Ballard imagine, alors que tous les autres parlent de mondialisation et d’élargissement des horizons, le greffon de la subsidiarité politique et de l’individualisme, marie génétiquement le cocooning et l’ennui des classes moyennes, le besoin d’excitation et la peur de l’autre. Kingdom Come, le plus joli titre de cette année, partagé avec un comics fameux d’Alex Ross, parle évidemment de la xénophobie et de ses manifestations étendues, de la peur du lointain et de la manipulation des foules. Les parallèles avec le nazisme sont introduits grossièrement mais font leur effet. Richard Pearson croisera dans la galerie du Metro-Centre, un acteur prédicateur animateur de supermarché, la voix du Peuple, le nouvel Hitler, le sublime David Cruise (comme Tom évidemment), une femme médecin le cul entre deux chaises qui baise avec les hanches, Julia Goodwin, un manipulateur plus intelligent que tout le monde, Sangster ainsi qu’un vieux fantôme de la droite traditionnelle, Maxted.
" The suburbs dream of violence "
La société du MetroCentre aura sa révolution qui constituera le sommet du livre, mais aussi le début de la fin d’un monde et la fin du début d’un autre. Kingdom Come est un livre princier : un roman mal organisé et sans surprise pour ceux qui connaissent l’auteur et sa mécanique, mais porteur de pistes de réflexion qui sont parmi les plus stimulantes, ambiguës et complexes que l’auteur ait imaginées depuis SuperCannes. Les analyses de Ballard sont ici moins assurées que par le passé mais offrent, sous le couvert du romanesque, un champ inépuisable de spéculations sociologiques et politiques, comme toujours effrayantes. L’écrivain réussit, par ailleurs, quelques sublimes pages de descriptions des suburbs, inondées de mouvements aluminium et de scories civilisationnelles.
Kingdom Come, sous cet angle, est une pierre de plus dans une œuvre lumineuse. Sur la jaquette, l’auteur résume en une phrase l’émotion trouble qui subsiste à la fin du livre : « The suburbs dream of violence ». Six mots qui font un slogan, un manifeste politique, un message publicitaire mais aussi une incantation, une pensée philosophique, une histoire, un roman et un sujet de dissertation. Six mots qui pèsent plus lourd que les trois quarts des livres qui s’écrivent aujourd’hui. Imaginez ce que donneraient ces six mots, écrits sur 280 pages, et vous aurez une idée de Kingdom Come.
JG Ballard
Kingdom Come (Que notre régne arrive)
Editions Fourth Estate et Denoël pour la version française, avril 2007
(Illustrations : Portrait de J.G. Ballard par Steve Double via ballardian]
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