Le retour de l'homme-oisillon était attendu avec impatience et anxiété par ses fans de la première heure. Après la demi-déception de Bugged, son troisième album sous le nom de Babybird, ces derniers avaient eu beau jeu de se consoler en goûtant son mini-coffret de musiques de films imaginaires. Avec Almost Cured of sadness, le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne seront pas déçus.
Stephen Jones, débarrassé de son groupe, revient à ses premières amours, au 8-pistes et aux petites pièces déjantées qui avaient assis sa réputation underground. Aucun hymne pop sur ce nouvel album, aucune chanson susceptible de rivaliser avec « You're Gorgeous » ou « Good Night » sur les stations FM, Stephen Jones est de nouveau seul et livré à lui-même. On passera sur le courage qu'il faut avoir lorsqu'on a tutoyé d'aussi près la célébrité de revenir à des compositions qui n'ont aucune chance de rameuter les foules et que l'on braille systématiquement d'une voix de poussin crevé. Stephen Jones n'est que « presque » guéri de sa tristesse et le presque est d'importance.
Bâti comme un album collage, Almost Cured of Sadness se présente comme une collection de quinze titres, entrecoupés d'interludes instrumentaux, qui ne présentent aucune cohérence dans le propos mais se tiennent par leurs conditions de fabrication. Exploitant à merveille la technique du 8-pistes, Jones sature chaque enregistrement de couches sonores décalées et surprenantes : des extraits de films, de show télévisé, des scratchs, des morceaux d'opéra, du piano jouet, des cliquetis, des grésillements, des contre- voix, qui confèrent à l'ensemble un caractère foutraque et de dangereux glissement vers la folie douce.
L'album, s'il a une intention, entend pousser plus loin l'exploration par le compositeur de ses tourments intérieurs. Stephen Jones entend des voix à l'intérieur de sa tête, il ne s'en est jamais caché, et les retranscrit comme il peut. La chanson d'ouverture, « Keys to the Brain », extrêmement désagréable à la première écoute, donne la mesure : sur une musique digne d'une parade de monstres, un fond d'opéra et une rythmique des plus vulgaires, le chanteur part à la recherche de sa névrose. Cette recherche est le fil conducteur d'autres morceaux dont la spectaculaire relecture de l' »Under the Rainbow » d'Arthur Hamilton, sorte de comptine douce-amère et réellement flippante, complétée, un peu plus loin, par un incompréhensible «American Dream», sorti tout droit d'un cauchemar de schizophrène. Cette posture réflexive est soutenue par un retour aux techniques de chant caractéristiques de Jones. L'oisillon abandonne sa voix d'homme et livre un album presque tout entier enregistré en voix de tête ou de nez selon qu'on appréciera ou non cette manière de gémir et de susurrer comme un enfant de six ans. Derrière ce maelström sonore, les oreilles attentives percevront quelques mélodies aussi efficaces que par le passé qui, même si elles sont repoussées systématiquement par d'autres nuisances, sont capables de vous poursuivre quelques semaines, entêtantes et hypnotiques, jusque sous la douche. Le délicat « Friend » ou l'habile « Cured of Sadness », avec sa ligne de clavecin électronique, sont de ce tonneau-là. Les vieilles obsessions de Babybird pour la télévision, Jésus et la mort en général sont aussi de la partie sur « Your Time, Jesus Freaks and Candy Asses » ou le sublime « My Girlfriend Killed Jesus » et permettent au chanteur d'emmêler ses différentes registres vocaux : la scansion syncopée du rappeur, le chuchotement du poivrot et la plainte du dépressif (My Thug). « Sur Sitting in My Graveyard », il livre un morceau élégant et introspectif qui rappelle ses anciennes productions : musique sautillante et primesautière sur fond de textes acides et sombres. La tristesse n'est pas battue en brèche, malgré les déclarations d'intention, et le parolier Jones ne cède pas un quart de pouce à la joie annoncée.
Deux titres exceptionnels viennent transformer la matière de cet album en chef d'œuvre. Le mélancolique « Radio's been thinking again », soutenu par un énorme travail de production et sa ritournelle satirique « TV's on. So what's wrong ? » est enchaîné avec le morceau le plus brillant du lot : « Someplace Too Faraway ». Cette chanson d'amour fantomatique met face à face, dans un dispositif dramatique imparable, deux amants dont l'un a des tendances suicidaires. Jones chante : « I wanna go someplace too faraway/ Somewhere i can't come back from/ Sometimes it breaks your heart to see me like that/ Plastic bag over my head, sitting on my life. »
«So back where it should be. », répond la fille.
Avec cet album, tout est en place de nouveau et nous avec, l'admiration et la bave à la bouche, et du coup presque guéris...
Almost Cured of sadness
Stephen Jones
Label Sanctuary
Sortie : mars 2003
- Le site officiel de Stephen Jones. - Le site officiel de Babybird. - Lire la chronique de Bugged (babybird).
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