Adaptation de Spike Jonze

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Et mon tout ressemble à un canular...

Spike Jonze était le réalisateur du mémorable Dans la peau de John Malkovich. Charlie Kaufman en fut le scénariste et a collaboré depuis à Human nature. Ils se retrouvent avec cet Adaptation, film encore une fois singulier dont on ne saurait dire s'il est un canular trop roublard pour être vraiment amusant ou une oeuvre masochiste traversée par des angoisses de vide et d'impuissance.

Mon premier est un livre intitulé Le Voleur d'orchidées dont l'auteur est une journaliste new-yorkaise nommée Susan Orlean. Il consiste en un reportage sur un chasseur d'orchidées portant le nom fort romantique de John Laroche. L'ouvrage existe - précision qui n'a rien de superflu, comme vous pourrez vous en rendre compte - et a été traduit en français par les éditions Balland.

Mon deuxième est une histoire totalement fausse et inspirée du livre susdit. Meryl Streep incarne la journaliste et Chris Cooper John Laroche. Pendant la rédaction de ce qui deviendra son " best-seller ", Susan alias Meryl, femme qui se languit d'un milieu très intellectuel et d'un mariage forgé par l'habitude, tombe amoureuse de John alias Chris. En essayant de cerner la passion qu'il voue aux fleurs, de la comprendre, elle pénétrera un peu plus dans son intimité et deviendra sa maîtresse.

Mon troisième se résume par les affres de la création, vraies ou fausses, subies par un scénariste de la côte Ouest chargé d'adapter l'inadaptable, c'est-à-dire l'objet décrit dans ma première proposition. Cet homme, c'est Charlie Kaufman, l'auteur du scénario de Dans la peau de John Malkovich, joué ici par Nicolas Cage. Egalement à l'origine de mon tout, il y expose toutes les étapes douloureuses par lesquelles il a dû passer afin d'exécuter sa commande. Pour finalement avouer qu'il n'y est pas parvenu. En d'autres termes, une majeur partie de mon tout pourrait se résumer par " je m'appelle Charlie Kaufman, je suis un scénariste angoissé qui ne sait pas comment adapter Le Voleur d'orchidées ; vous ne pourrez donc voir sur l'écran que des ébauches de cette adaptation ".

Mon quatrième est le résultat de la rencontre de mes second et troisième énoncés. Charlie alias Nicolas, en mal d'inspiration et sur les conseils de son jumeau Donald - qui n'existe que dans mon tout et non dans la vraie vie, interprété également par Cage Nicolas -, décide d'épier l'intimité de Susan alias Meryl. Il découvre la liaison coupable que celle-ci entretient avec John alias Chris. S'en suit alors un thriller plein de poursuites en voitures, de coups de feu et de sang, dont l'instigateur semble être Donald, le frère tant décrié, scénariste à succès, auteur des polars ne valant pas trois pattes et un canard mais que les producteurs d'Hollywood s'arrachent à prix d'or.

Mon tout porte le titre d'Adaptation, est réalisé par Spike Jonze et ressemble à la fois à un film, à un constat d'échec et à un canular. Si Adaptation est un film, il est une peinture assez intrigante des angoisses dues au vide et à la finitude de toute chose. Charlie alias Nicolas, mais peut-être aussi Kaufman Charlie, est obnubilé par la page blanche. Cette obsession se transforme en peur paralysante. Il essaie néanmoins de ne pas être englouti par cette surface immaculée en imaginant tout ce qui dans la nature doit naître puis mourir. Mais cette production imaginative le ramène inexorablement à sa condition, à l'instar de l'ourobouros, ce serpent qui se mord la queue. Comme le soi-disant film est lui-même figé par la crainte du vide, il utilise les propos de Charlie comme autant de sources visuelles. Dès qu'un mot est prononcé, il produit une image, une scène. L'objet se construit ainsi au fur et à mesure, sans but apparent, accumulant des visions non articulées, seulement des enchâssements et des inclusions. Le résultat s'enlise de manière inéluctable. Il s'autoflagelle en permanence, conduisant au spectacle étrange et inédit du premier film véritablement sado-masochiste. Si Adaptation est un constat d'échec, il reconnaît la primauté de l'efficacité hollywoodienne, conséquence d'un irréalisme déshumanisant, morbide, jamais très éloigné du rien, du néant, sur une pensée plus indépendante mais désarmée face au chaos du monde, par définition impossible à saisir dans sa globalité. Et si Adaptation est un canular, il rappelle un peu la fable de La Fontaine, La Chauve-souris et les deux belettes.

Une chauve-souris, pour échapper tour à tour à deux belettes, fait croire à l'une qu'elle est un oiseau et à l'autre qu'elle est un rongeur. Adapation a ce même caractère fuyant et insaisissable. Dans un premier temps, ce film crie son horreur de monde, des normes édictées, du conditionnement qui glace nos existences. Il se torture, incapable de s'adapter à ce que l'on attend de lui. Il est alors à la fois très ennuyeux mais aussi, paradoxalement, sympathique. Puis il accepte de goûter au conformisme et découvre l'apaisement. De fait il se simplifie au fur et à mesure qu'il adhère à un schéma narratif plus classique. Sa fin, heureuse quoiqu'endeuillée, culmine dans le repos des évidences. Le spectateur se sent alors au pire dupé, au mieux perplexe face à cet aveu d'impuissance et d'abandon. Un peu perdu, il laisse errer son regard sur le générique de fin qui, dans une ultime pirouette, semble donner la clé du film, sous forme d'une citation et d'un hommage en trompe-l'oeil, peut-être l'aveu que tout cela n'est qu'une vaste plaisanterie. Peut-être...

Adaptation
Réal.: Spike Jonze
Scén.: Charlie Kaufman, d'après Le Voleur d'orchidées de Susan Orlean.
Avec: Nicolas Cage, Meryl Streep, Chris Cooper, Tilda Swinton, Brain Cox. Etats Unis, 2002, 1h56.

Manuel Merlet Le 25 March 2003

Sur le web : - Lire la chronique de Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, 2004). - Lire la chronique de Human nature (Spike Jonze, 2001). - Lire la chronique de Dans la peau de John Malkovich (Spike Jonze, 1998)