Carte blanche au graphiste Etienne Mineur
Comment analyser les images de la campagne officielle ? Que véhiculent notamment les affiches officielles des 12 candidats ? En contrechamp de la campagne, nous avons proposé à un directeur artistique et webdesigner frenchy émérite, Etienne Mineur, d'analyser pour nous les identités visuelles de nos politiques. Comme au cinéma…
« Commenter des affiches politiques est toujours très conflictuel. Le dilemme est assez simple, comment trouver une affiche « bien » alors que cette même affiche représente un projet et une personne que vous détestez ?
Pour tout vous dire, je votre franchement à gauche et je suis en ce moment parti pour trois mois à l’étranger (en Asie, donc très très loin des préoccupations franco-françaises). Je vais donc essayer de prendre un peu de recul et faire abstraction de mes préjugés concernant ces affiches.
Les 12 affiches de la campagne officielle
Ces différentes affiches sont les affiches officielles, et comme le stipule le texte officiel, chaque prétendant à droit à une affiche énonçant les déclarations du candidat : d’un format maximum de 594x841 mm, cette affiche permet aux candidats d’exposer leur programme.
Les Français votent directement pour une personnalité à cette fonction suprême. On ne vote pas pour un parti ou un groupe de personnes qui va élire par la suite un président, mais au contraire nous votons pour une seule et même personne, qui va constituer son propre gouvernement. Cette spécificité française est donc déterminante dans la composition de ces affiches. Placer le visage des candidats et son nom dans cette affiche va donc être la figure imposée (sans jeux de mots) d’une image concernant l'élection présidentielle.
Je rapprocherai cette problématique, de celle des affiches de cinéma (grand public, car quand on parle d’élection présidentielle on parle vraiment de grand public), dans lesquelles les visages des acteurs principaux occupent presque toujours la majorité de l’espace dans l’image. En effet, le cinéma est actuellement basé sur la notoriété et le charisme des acteurs, nous allons voir un « Brad Pitt » ou un « Bruce Willis », et non pas un Richard Wenk ou un David Dunn (pour prendre comme exemple les gros blockbusters américains avec Bruce Willis).
Pour une élection présidentielle, c’est un peu la même chose, on vote pour quelqu’un, son programme et son projet ne viennent qu’après (dans le meilleur des cas !).
Ces affiches électorales fonctionnent donc presque sur le même mode que les affiches de films, un gros plan sur un visage, un fond quelconque et une grosse typo là où il reste de la place (donc en haut et en bas). Voilà pour la caricature, mais regardez un peu attentivement ces différentes affiches et vous verrez qu’elles fonctionnent presque toutes sur ce même schéma.
Analyse :
Si nous regardons ces affiches dans leur ensemble, nous pouvons remarquer qu’elles sont toutes (ou presque, j’y reviendrai) structurées de la même manière : une photo du candidat très classique, détourée et placée maladroitement sur un fond plus ou moins abstrait. La typographie, si l’on peut parler de typographie, est placée un peu n’importe comment et surtout sans aucune imagination, ni intelligence avec la photo. Il n’y a aucune relation entre le cadrage de la photo et la composition typographique (sauf peut-être sur celle de Nicolas Sarkozy, ou le décalage est justifié par la position du slogan). Il n’y a donc visiblement aucune réflexion ni concertation entre le photographe et le graphiste.
La pire au niveau rapport typo/photo étant celle de Ségolène Royale. Pourquoi avoir superposé la phrase «La France Présidente » sur le menton de la candidate ?
Pourquoi perturber la lecture du visage par cette barbichette typographique ? (où alors c’est une ruse marketing utilisant cette « maladresse typographique volontaire » comme moyen mnémotechnique permettant de faire ressortir cette affiche hors du lot, mais j’en doute).
Toujours concernant l’affiche de Ségolène Royale, pourquoi des capitales à « Le changement », pourquoi une capitale à « La France... » ? En français, on ne met des capitales qu’au commencement d’une phrase (qui se finit toujours par un point) et au nom propre.
Je ne parle même pas de l’ordre de lecture de cette affiche, que personnellement je lis de gauche à droite et du haut vers le bas, ce qui donne : « le changement la France présidente Ségolène Royal » !
Je passe sur les nombreuses fautes typographiques de ces affiches, et je vous invite à consulter cette très bonne adresse concernant ce sujet.
Comment arrivons-nous à ce résultat ?
J’imagine le processus de cette façon : Nous avons une photo, sûrement validée par le candidat, puis cette image passe par une agence de publicité (de communication, de stratégie... bref, vous appelez ça comme vous voulez) qui décide du slogan (en concertation avec l’équipe de Ségolène Royal) , puis passe aux mains d’un pauvre maquettiste qui doit faire cohabiter, la photo, le fond et le slogan dans un même espace et surtout surtout... avec comme consigne : « plus gros la typo, plus gros la photo, plus gros le logo...». C’est une caricature, mais je pense pas être loin de la vérité.
Il n’y a visiblement donc aucune direction artistique dans la conception de ces images. Attention quand je parle de direction artistique, je ne parle pas de faire des performances typographiques ou photographiques, mais juste arriver à faire une image cohérente, simple et lisible pour la majorité des citoyens sans esbroufes visuelles.
L’exemple de l’affiche de François Bayrou est tout à fait honorable dans ce domaine : une photo simple, le nom et le slogan en bas de l’affiche et aucune autre information venant perturber la lecture. C’est une des rares affiches à laisser respirer la photo sans positionner un texte en haut de la photo, qui écraserait le portrait.
Un autre problème se pose quand on fait ce genre d’affiche, il ne faut surtout pas faire trop riche et dépensier (voir l’exemple des affiches d’Arlette Laguiller, de Gérard Schivardi et de Ségolène Royal, visiblement imprimées en une ou deux couleurs) : il faut donc utiliser des codes photographiques et graphiques très grand public (je n’ai pas parlé de bas de gamme;-), on va donc plus se rapprocher d’une esthétique téléZ (sans le chien; -) que de Purple Fashion.
Mais grand public n’est pas synonyme de faute typographique, de mauvaise photo, de cadrage approximatif. Visiblement les responsables de ces affiches n’ont aucune culture graphique et surtout ne cherchent pas à travailler avec des professionnels de ce domaine. C’est surtout étonnant pour les candidats de la gauche, ce n’est un secret pour personne, le monde des graphistes (au sens large) a plutôt une sensibilité de gauche et je suis sûr que ce genre d’affiches aurait pu être réalisées à moindre coût par des gens de talents et partageant les mêmes convictions politiques (ça aide beaucoup la motivation !).
Des affiches étonnantes
Il est à remarquer que les affiches d’Arlette Laguiller et de Gérard Schivardi sont caractéristiques du « No Design » et sont soucieuses d’une économie du papier - nombre de couleur minimum et utilisation maximale de l’espace pour de l’information textuelle - mais malheureusement la mise en page n’est pas totalement maîtrisée. Or, avant de faire du « No Design », il faut maîtriser le design et la typographie.
L’affiche de Ségolène Royal, est assez curieuse, malgré les fautes typographiques énormes (placement de la typo, utilisation de l’italique, sens de lecture.. ), cette affiche est très étonnante. Utiliser le noir et blanc dans une photo pour une campagne présidentielle est très courageux. En effet, pour le grand public, la photo en noir et blanc est souvent synonyme de vieille photo et de passéisme (ce sont les deux adjectifs que j’ai le plus souvent trouvé en me promenant sur les commentaires des blogs politiques). Mais le regard et le traitement du visage de Ségolène Royal sont originaux : le cadrage très serré, presque intimiste rapproche vraiment l’électeur de sa (possible) candidate. Il faut aussi noter, que cette affiche fait suite à une précédente campagne d’affichage assez innovante et cohérente avec l’affiche officielle. Il s’agit d’affiches imprimées en une couleur (soit rouge ou bleu), avec le visage souriant et tourné vers l’avenir (comme pourrait dire une agence de communication). Le placement de la typo est judicieux (ne pas couper l’oreille aurait été encore mieux) et contribue à la cohérence de l’ensemble. Je passe bien sûr sur les analogies avec la Joconde et la Marianne de nos timbres français.
En guise de conclusion
Il est tout de même assez préoccupant de voir qu’une personne se présentant à la présidence, néglige l’image la plus importante de sa campagne et surtout qu’elle ne fasse pas appel à des gens compétents pour ce travail. Il ne s’agit que d’une image, et ce n’est pas si grave (mais ce n’est pas si sûr!), mais imaginez que se reproduise la même situation avec des spécialistes en nucléaire, en armement, en médecine, en écologie, en urbanisme... Si ces femmes et hommes politiques savent s’entourer aussi mal dans des domaines aussi essentiels, nous courons vraiment à la catastrophe.
Cela montre surtout la méconnaissance flagrante des métiers liés à l’image par les dirigeants de notre pays, qui préfèrent laisser des agences de communications s’occuper de tout (en échange d’un gros chèque), que de s'intéresser réellement aux compétences artistiques et culturelles de leurs pays. La photographie, la typographie, la mise en page, l’affiche... sont de vrais métiers avec un vrai savoir-faire et une culture, mais nos élites (comme la majorité des Français) n’en n’ont aucune conscience. D’ailleurs, avez-vous beaucoup entendu parler de programme culturel pour la France dans cette élection ? »
* Etienne Mineur est directeur artistique et webdesigner . Diplomé de l'ENSAD (école des Arts décoratifs de Paris), il est notamment cofondateur et directeur artistique de l'atelier de création Incandescence (et blogueur à titre perso sur My Os).
PS : Pour le dépaysement, quelques affiches politiques japonaises actuelles (ci-dessus), concernant l’élection des «maires » des arrondissements de Tokyo.
PS 2 : Enfin, un article sur les politiques culturelles de nos candidats.
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