Edito
Retour sur les transformations du parti de Jean-Marie Le Pen ces quinze dernières années. Ou l'art d'accomoder les plats à la sauce anti-républicaine. Décryptage avec Sylvain Crépon (auteur de La nouvelle extrême droite) et compte-rendu de son meeting Porte de Versailles.
Ca se passe fin novembre 2006 à la télévision française. Jean-Marie Le Pen est l'invité de Serge Moati qui l'interroge sur son parcours personnel avec empathie, l'enfance bretonne , le sol en terre battue de la modeste demeure, le pupille de la nation... on entendrait presque crépiter les buches dans la cheminée.
Dans la foulée, deux parlementaires, l'un de centre-droit (Maurice Leroy), l'autre beaucoup plus à droite (Eric Raoult) servent un incroyable caviar au candidat frontiste; le plus droitiste des deux allant jusqu'à rêver d'un Le Pen à l'Académie française. Le leader frontiste jamais bousculé ou presque répond tranquillement aux questions et pose en sage tardif de la nation.
Aujourd'hui, quand Ségolène Royal promeut l'acquisition de drapeau ou vante l'hymne, elle oublie un peu vite que ces symboles, lachés par la gauche depuis des lustres, sont totalement marqués du sceau nationaliste du Front. Car la question est moins de savoir si on chasse ou non sur les terres de Le Pen que de trouver des terres sur lesquelles celui-ci n'a pas encore chassé. Nation, République, Démocratie ou Citoyenneté, Le Pen a récupéré toutes les valeurs que son camp a historiquement toujours combattues.
Mieux : bien que son parti ait fait preuve d'une incroyable habileté à jouer les caméléons pour se fondre dans le jeu démocatique (lire l'entretien avec Sylvain Crépon), Le Pen passe pour le dernier homme politique dont le discours n'a finalement jamais varié. Alors qu'il véhicule les idées les plus nauséabondes – xénophobie, ultra-libéralisme reaganien, sexisme, anti-égalitarisme- et l'attitude politique la plus opportuniste, Le Pen a acquis une légitimité que personne ne conteste plus.
Quelques semaine après son passage chez Moati, Le Pen dira qu'il est un homme de centre-droit sans que personne ou presque ne s'émeuve de cette ultime crapulerie. Ce dossier remet, nous l'espérons, quelques pendules à l'heure.