Entretien avec Sylvain Crépon
Sylvain Crépon, auteur de La nouvelle extrême droite, décrypte pour Flu les transformations du Front national ces quinze dernières années. Ou comment le parti de Jean-Marie Le Pen a réussi à donner un visage présentable à son ultralibéralisme économique et son anti-égalitarisme politique.
Dans les années 80, le Front National était assez ouvertement reaganien, ultraliberal, atlantiste. Aujourd'hui même s'il attaque la liberté syndicale, les acquis sociaux et promeut des baisses d'impots, la rhétorique semble avoir complètement changé...
Oui, il y a désormais une très grande différence, pour ne pas dire une schizophrénie entre les discours et le programme. C’est au début des années 1990 que s’opère un tournant important. Les couches populaires étant de plus en plus nombreuses à voter pour le Front national, ce dernier tente d’adopter un discours susceptible de les séduire sans pour autant s’aliéner le monde de la boutique, commerçants et artisans, son électorat traditionnel. C’est pourquoi il s’inspire de la rhétorique du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot des années 1930. C’est le fameux “Ni droite ni gauche, français”.
Avant cela, le FN prétendait incarner la véritable droite, que ce soit en matière économique en militant pour un laisser faire inconditionnel, ou bien sur la question des valeurs morales. Par ailleurs, dans le contexte de la guerre froide, il accordait un soutien indéfectible aux Etats-Unis et à l’alliance atlantiste. La chute du Mur de Berlin change la donne. Il critique désormais “l’impérialisme” des Etats-Unis, par exemple en s’opposant à l’invasion de l’Irak, et se montre de plus en plus critique vis-à-vis du matérialisme de la société de consommation qui détournerait les individus des valeurs spirituelles de la nation. Et pourtant, son programme prône un ultra-libéralisme en matière économique agrémenté d’une forte tendance protectionniste.
Mais comment avec de telles options économiques, le FN a-t-il pu rallier les catégories populaires ?
Ce qu’on oublie souvent, c’est que 2/3 des électeurs de Jean-Marie Le Pen ne veulent pas le voir accéder au pouvoir. Ils estiment qu’il n’a pas l’étoffe d’un président de la République et que par ailleurs il représente un danger pour la démocratie. C’est ce que montrent les études menées par le Cevipof depuis plusieurs années. Le Pen véhicule les mécontentements, il est réduit à une fonction tribunitienne si vous voulez.
Ensuite, il véhicule une thématique efficace, facilement compréhensible, qui est celle de la préférence nationale. Schématiquement, cela donne: “3 millions de chômeurs = 3 millions d’immigrés”. Ca permet une explication simpliste en faissant l’économie, si je puis dire, de la complexité de la situation. Ce type de discours parle à un électorat précarisé et doté d’un faible capital scolaire. Même si cette explication est sujette à polémique, il faut savoir que le vote en faveur du FN est inversement proportionnel au niveau d’étude.
Mais l'explication de la préférence nationale ne fonctionne plus si on prend en compte le vote des gens issus de l'immigration pour le FN ?
Je ne crois pas au vote des gens issus de l'immigration pour le Front national. Les nouvelles affiches c'est de la communication. Elle n'est d'ailleurs pas destinée aux immigrés eux-mêmes mais à ceux qui hésitent encore à voter Front national, c'est fait pour les rassurer.
Sur ce point on est passé du primat de la race à une vision « différentialiste » des ethnies . Comment s'est effectué ce passage ?
Le Front national a été créé par d’anciens partisans de l’Algérie française se revendiquant d’un nationalisme expansionniste et d’un racisme plus ou moins biologisant. Or ces références séduisent de moins en moins les nouvelles générations frontistes qui ont été socialisées dans un contexte totalement différent. C’est pour s’adapter à cette évolution que le FN s’inspire, à partir du début des années 1990, des thèses du GRECE (un think-tank de la Nouvelle droite NDLR).
Ces thèses marquent le passage d’une vision biologique de la supériorité à une vision anthropologique différentialiste. On ne parle plus de races mais de cultures et le principe hiérarchique est abandonné au profit de la préservation des spécificités des populations. Cette posture très pratique permet de s’adapter aux recompositions politiques contemporaines, notamment aux condamnations pénales du racisme, sur le mode: vous voyez bien que ces immigrés seraient bien mieux chez eux dans leur culture, avec leurs valeurs, etc. Cela entérine dans le même temps un principe ethnique et non plus citoyen de l’appartenance nationale.
Cette vision différentialiste a par ailleurs permis de s’adapter à la nouvelle situation internationale faisant suite à l’effondrement de l’Union soviétique. C’est au nom du différentialisme issu du GRECE que Le Pen condamne “l’impérialisme” américain lors de la première guerre du Golfe ou la récente invasion de l’Irak. C’est tout à fait nouveau et cela a permis également un rapprochement avec une certaine gauche, celle d’Alain Soral ou de Dieudonné sur la base anti-impérialiste.
Dans ce que vous dites, ce qui frappe est l'incroyable capacité d'adaptation du Front National.
Oui c'est absolumment remarquable de voir comment le Front national a réussi à adapter le fond de son discours.
Est-elle liée au fait que le FN n'est finalement pas un parti totalitaire, paralysé par un idéal qui ne passe pas la barre du réel, qui est démenti par l'expérience selon la formule de Claude Lefort.
C’est très ambivalent. Je crois que dans un parti comme le FN, il faut distinguer le militant de base, du cadre ou du dirigeant. En ce qui concerne les jeunes militants, honnêtement je crois qu’ils ne savent pas ce que signifie la démocratie. L’extrême droite du début du 20e siècle savait parfaitement ce qu’était la démocratie qu’elle voulait abattre. Aujourd’hui, les valeurs contestées de la démocratie sont renvoyées très imparfaitement par ces jeunes au cosmopolitisme ou à la corruption. Mais ils n’ont pas pour objectif de renverser le régime parlementaire, même s’ils véhiculent des valeurs fortement contradictoires avec le pluralisme politique. En réalité, ils ne sont pas conscient de la portée politique, des conséquences de leur idéologie, alors que le FN est un parti, sinon totalitaire, du moins très anti-démocratique.
Certaines idées lui ont été abandonnées comme le concept de nation et elles refont surface aujourd'hui
Oui s'il y a 15 ou 20 % de l'électorat qui vote FN il faut bien tenter de récupérer ses voix. Mais je relis en ce moment des vieux discours de Giscard ou Chirac à la fin des années 1970 et ils font du Maurras !! Le danger de l'immigration, de l'invasion qui menace l'identité nationale...
Stratégiquement c'est François Mitterrand qui manoeuvrera dans les années 1980, ostracisant le front national comme vecteur de cette idéologie pour éviter des alliances du parti de Le Pen avec la droite classique
Aujourd'hui on assiste à un double mouvement : d'un côté des personnalités politiques de droite et de gauche qui récupèrent le drapeau, l'hymne, et le Front National qui met en avant la république qu'il n'a jamais soutenue dans ses discours. Et qu'il a – bien qu'il s'en défende désormais -une vision antirépublicaine de la citoyenneté fondée sur des critères ethniques.
La dissolution des choix politiques derrière un discours plus consensuel lui garantit- il un avenir de "gestionnaire" ?
J'en ai discuté récemment avec des chercheurs et nous ne sommes pas tous d'accord. Je pense que beaucoup de gens dans le parti en ont assez d'être enfermés, certains veulent accéder à des fonctions au moins honorifiques et ce n'est pas possible quand on est au Front national. Le 21 avril 2002 et l'extraordinaire mobilisation qui s'en suivit leur a montré que jamais le front n'accèderait à la tête du pays. Ils ont bien intégré tout l'intérêt du jeu d'alliances.
Le fait que malgré un succès très important, le FN n'ait pas jugé utile de mettre en avant d'autres personnes - pour au moins donner l'illusion d'un possible gouvernement en cas de victoire - semble abonder dans ce sens.
Oui mais c'est aussi parce que le parti a beaucoup perdu lors de la scission avec Bruno Mégret. Mégret a voulu intégrer des gens « compétents » notamment issus du club de l'Horloge comme Jean-Yves Le Gallou qui pouvaient éventuellement gérer. Quand ces mégrétistes sont partis, c'est la moitié du personnel militant et des cadres qui sont partis. Cela a fait défaut au Front pour développer une respectabilité gestionnaire.
Ultraliberal, antidémocratique, le FN est aussi sexiste...
Electoralement en tout cas c'est très nettement masculin. Pour l'anecdote, il faut savoir que si seuls les hommes avaient voté en 2002 Le Pen serait arrivé premier au premier tour, si seuls les femmes avaient voté il n'était pas au second tour. L'électeur type, même s'il faut faire attention à l'appellation, est plutôt un homme issu d'un milieu populaire et peu formé. Dans mes enquête ce que j'ai vu – mais c'est assez aléatoire – c'est en gros un rapport de 1 à 10 chez les militants. L'idéologie est assez machiste, on boit de la bière, on parle des collages d'affiches qui se sont mal passés, il faut avoir des c.. etc
Dans une société où la supériorité des hommes est remise en question – même si de nette inégalités perdurent – beaucoup d’entre eux peuvent se sentir fragilisés dans leur identité masculine. Certains peuvent alors trouver dans une structure comme le Front national, qui véhicule des valeurs quasi machistes et remet au goût du jour une certaine forme de patriarcat, un espace compensatoire qui les rassure dans leur identité sexuée.
Cela permet-il aussi de lier les cathos pratiquants de familles aisées aux autres catégories disons plus populaires?
Peut-être mais les catholiques sont plutôt à part au Front National, leur représentant Bernard Anthony menace d'ailleurs souvent Le Pen de le priver de cette frange de son électorat. Pour les plus âgés c'est donc peut-être difficile; mais chez les jeunes j'ai constaté que les catholiques de bonne famille étaient très contents de se retrouver avec des “prolos” de banlieue, c'est l'effet ni droite/ni gauche, on se retrouve au-delà des clivages sociaux.
Propos recueillis par Daniel De Almeida
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