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Pour qui votent les SDF ?

"Au moins on se sent citoyen"


Pour qui votent les SDF ?


Reportage

Sans voix les SDF ? Pas si sûr. Ils ont certes peu d’illusions sur l’importance que les différents candidats accordent à leurs conditions de vie, du fait précisément de leur faible poids électoral. Mais leur nomadisme et leur vulnérabilité les rendent particulièrement sensibles à l’évolution du climat politique. Sondage, au ras du bitume parisien.

« Ségolène ! » ; « Besancenot, bien sûr! » : les deux noms fusent comme des cris du cœur, sur les rives du Canal Saint-Martin. Et l’enthousiasme de Ludovic et Nicolas tranche avec l’esprit sceptique et anarchisant des autres « Oubliés de Don Quichotte ». Les sans-logis et mal-logés qui ont refusé de lever le camp le 6 avril dernier se revendiquent, certes, majoritairement de gauche. Mais cette conscience politique se double d’un rejet du « système » qui fait qu’on s’étonne d’en voir, malgré tout, quelques-uns défendre les règles républicaines.
Ainsi Rachel estime que le « treizième homme », c’est-à-dire l’abstention, obtiendrait sans doute la majorité des voix si seulement les autorités faisaient imprimer un bulletin à son nom… Damien, lui, renvoie dos à dos tout le monde : l’Etat, les frères Legrand, le PS qui « va nous aider, mais ça va être version assistanat »… Alors il s’exprime en faveur de la LCR ou du PC, les seuls qui, par leur « combat contre l’entreprise », peuvent agir « concrètement » en faveur des « galériens » comme il se définit ; mais lui, "concrètement", n’ira pas voter. A la différence de Nicolas : lui aussi partisan d’Olivier Besancenot, le jeune homme de 22 ans a pu retirer sa carte d’électeur grâce à une structure qui lui fournit une adresse administrative dans le XIII° arrondissement de Paris, l’Arche d’avenir.

« Voter blanc c'est donner une chance à son ennemi »

S’il n’a pas voté pour le référendum sur la Constitution européenne, « trop compliqué », Nicolas devrait en 2007 participer aux présidentielles et aux législatives. Lui qui, après deux ans à la rue, vient d’accepter un hébergement à l’hôtel, n’est pas persuadé que le futur président ira au-delà du « Droit opposable » voté récemment pour les mal-logés – et qu’il juge « inapplicable ». Au deuxième tour, il préfèrerait même voter pour François Bayrou que pour Ségolène Royal : « elle est molle », explique-t-il. Mais la gauche peut avancer, selon lui, sur d’autres dossiers importants : le projet de RMI pour les moins de 25 ans, par exemple.
Car la principale raison qui fait revenir ici certains des nouveaux « relogés » des Enfants de Don Quichotte, c’est l’exclusion sociale qui les poursuit malgré tout. Ludovic était « placé par la Ddass » jusqu’à sa majorité, l’an dernier. Il s’est aussitôt inscrit sur les listes électorales et est allé jusqu’à la mairie de Trappes, dans les Yvelines, pour récupérer sa carte. « Au moins, je fais partie des citoyens. » Et puis, ajoute ce jeune sympathisant de Royal « Voter blanc c’est donner une chance à notre ennemi »;

"Tout sauf Sarkozy", le parti de la rue

"L’ennemi", dans la bouche de Nicolas et des SDF en général, s’appelle Sarkozy. Le candidat de la « Tolérance zéro » parle d’imposer partout en France des valeurs d’ordre, de travail, de réussite et d’argent ; eux, qu’ils vivent dehors par choix ou suite aux aléas de la vie, revendiquent solidarité et… Tolérance, justement. S’il existait un Parti de la rue, il aurait sans doute pour seul slogan : "Tout, sauf Sarkozy". André, la trentaine, est un ancien militant communiste qui ne vote plus depuis trois ans qu’il vit à la rue : « Je me débrouille tout seul. Je ne demande pas le RMI ; j’ai pas besoin de l’Etat. C’est pour cela que je ne vote pas. »
Quant à Michel, ce sont plutôt les problèmes pratiques qui l’ont empêché de s’inscrire : la structure sociale où il est domicilié pour percevoir le RMI est trop loin, trop encombrée, injoignable au téléphone… Les démarches à effectuer se sont avérées, en bref, « trop compliquées ». Mais les deux hommes, qui zonent chacun de son côté dans le sud de la capitale, suivent la campagne électorale comme tout un chacun. Avec les mêmes analyses sur l’éventualité de voir Nicolas Sarkozy accéder l’Elysée : « A la fin, on pourra même plus faire la manche. Plus de RMI non plus. Et ils vont peut-être supprimer l’ISF ? » ; « Il va faire le ménage, lui. »

« Que l'Etat s'occupe déjà des Français »

« Moi, je suis français. Mais moi, il me baise aussi » : les mises en garde reprennent de plus belle au milieu des tentes qui se sont installées au pied de l’Institut du Monde Arabe, entre voies du RER et berges de la Seine. Nicolas Sarkozy est, selon Roger, « décidé à éradiquer l’aide sociale ». Ce qui, souligne-t-il au passage, supprimera encore des emplois – dont celui de son assistante sociale, avec qui il « s’entend bien ». Roger fait lui aussi partie de ceux qui ont quitté la rue pour une place dans un foyer Emmaüs, tout près. Il passe beaucoup de temps ici, partageant la vie en plein air de la douzaine de "campeurs". Aux deux tours de 2002, il a voté pour Jean-Marie Le Pen ; il recommencerait bien cette année, s’il n’avait pas négligé de se faire domicilier à Paris.
Le candidat de l’extrême-droite n’en atteint pas moins une cote de popularité conséquente chez les SDF sondés au ras du bitume.
A côté de Roger, qui voudrait que l’Etat « s’occupe déjà des Français », il y a Siegfried. Lui aussi a choisi Le Pen au second tour de la dernière Présidentielle. « A cause de Brigitte Bardot. Il est le seul à avoir ratifié sa charte » en faveur de la protection des animaux. Les laisses jaunes et bleues qui traînent au sol sont d’ailleurs aux couleurs de la Fondation de l’égérie FN, identiques aux colliers des chiens de Siegfried… Siegfried, donc, aime plus les animaux que les gens. On retrouve chez lui le fond d’anarchie particulièrement palpable parmi les « Oubliés de Don Quichotte ». D’un côté, c’est lui qui se charge de faire régner un semblant d’ordre dans le campement, lui à qui les policiers s’adressent quand, de passage pour leur troisième ronde de la journée, ils expriment le souhait qu’on mette « quand même » un peu d’ordre dans le camp… Mais ce « responsable » improvisé fait aussi partie de ceux qui revendiquent le « choix » d’être sans domicile fixe. Déjà, au bord du Canal Saint-Martin, Damien « l’anti-système » réclamait la liberté de s’organiser en communauté : « Ça fonctionne » estime-t-il, en référence aux squats et autres ateliers artistiques.

«Il faut voter de temps en temps »

Loin de l’autonomie revendiquée par ces regroupements de SDF, Georges dit lui aussi qu’il « préfère vivre dans la rue ». Il fait la manche devant une boulangerie, seul, et se « débrouille ». Cet ancien cultivateur n’a pas voté depuis longtemps, faute d’adresse. Mais il s’est fait domicilier il y a six mois chez sa sœur, aux Andelys, pour recevoir une carte d’électeur : « Il faut voter de temps en temps », explique-t-il simplement. De gauche, Georges voterait pour Ségolène Royal au second tour.
Et il votera, au premier, pour Le Pen. Parce qu’« on peut, de temps en temps, marquer son mécontentement », dit-il tout aussi simplement. Georges condamne en premier lieu « le marché commun, qui grandit sans arrêt : on est envahi. » Donc il n’y a pas de travail, et la délinquance augmente : « Oui, j’en suis victime de temps en temps. » Voilà pour le bilan de la droite. Mais comme Georges estime que le Front National n’a pas non plus fait ses preuves, c’est bien le PS qui obtiendra son vote pour les législatives. Peu lui importe, de toute façon, les mesures que tel ou tel parti pourrait prendre contre l’exclusion. Seule compte, pour lui, la peur du climat qui pourrait s’instaurer dans les rues en cas de victoire de l’UMP. « Maintenant, si c’est "Sarko" qui passe, je fermerai ma gueule puisque je n’y serai pas allé » conclut André, l’un des nombreux SDF négligents de leurs droits et devoirs de citoyens. « Je vais subir. »

Texte et photos : Marie Painon

Illus : 1. Mickael et Roger| 2. Anonyme | 3. André | 4. Siegfried et Roger | 5. Georges

Marie Painon

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