Contrairement à ce qu'il prétend, François Bayrou incarne la forme ultime d'indifférenciation politique entre la droite et la gauche. Pourtant, voter pour lui pourrait-être la meilleure manière de ressusciter les clivages. Paradoxe ? Que nenni, comme nous le prouvons ici.
C'est faux : D'abord si Jean-Marie Le Pen a prospéré en 2002, c'est précisément comme recours ultime à une indifférenciation du clivage politique. On se souvient que Le Monde 2 alla jusqu'à publier un visage de synthèse, mêlant les figures de Jospin et Chirac, comme symbole d'une campagne où aucune ligne de rupture ne semblait séparer les deux "favoris".
C'est la négation de l'opposition partisane, du clivage politique fort qui permit à Le Pen d'accueillir tous ceux qui cherchaient matière à exprimer leur désir de conflictualité.
Réguler la violence
Car c'est la deuxième chose importante : l'affrontement violent entre droite et gauche est essentiel: C'est la mise en forme par la démocratie de l'affrontement d'idées irréconciliables, de visions du monde antagonistes qui s'appuient sur de réelles divergences d'intérêt.
Moyennant quoi personne ne se fout sur la tronche et c'est tout ce qui nous intéresse. Et ce depuis un bail : La régulation de la violence est en effet le problème essentiel de l'organisation collective.
Chez Rousseau : l'état garantit la stabilité en instituant des règles qui expriment la volonté générale, idéalement la puissance des règles est équivalente à celles des lois de la nature, parfaites pour l'individu seul (le bon sauvage). Sans cela c'est la guerre.
Idem chez Hobbes : la stabilité est garantie par la puissance d'un pouvoir coercitif qui contient la violence naturelle des individus - dans les deux cas, la violence est le problème fondamental de l'organisation sociale.
Si on la nie qu'est-ce qui se passe ? "Prendre la pacification démocratique pour le dépassement de la guerre, c'est commettre la plus tragique des erreurs car on peut être certain que la conflictualité niée ici fera résurgence ailleurs, aussi sûrement que le mal-refoulé est voué à faire retour.", explique Frédéric Lordon, chercheur au CNRS - à qui on pique une bonne partie de cette analyse.
Faire sauter le verrou
Donc les gens ont besoin de la droite et de la gauche, mais alors pourquoi sont-ils tentés par Bayrou? Pour des raisons totalement inverses au fantasme de la réconciliation : parce qu'ils veulent un clivage traditionnel fort : Si on regarde la part non négligeable de gens de gauche chez les Bayrouistes on peut risquer une hypothèse : traumatisés par 2002, ils cherchent à retrouver les valeurs de gauche. Derrière le masque souriant de la réconciliation, ils ont le visage de nettoyeurs déterminés à faire le ménage au PS: celui qui abrite à la fois des socio-libéraux et des nonistes dont certains pourraient rejoindre la gauche radicale. Celui qui de 21 avril en 29 mai, s'entête à essayer de faire croire qu'il est un parti solide et cohérent : Voter bayrou c'est faire sauter le verrou. C'est pratiquer une nouvelle forme d'entrisme : cette fois on n'infiltre pas une structure proche pour modifier les orientations de celle-ci mais les choix de son propre camp.
Pour retrouver des lignes de partage claires et pour forcer la main d'un parti très lourd à la manoeuvre, il faut précipiter sa défaite : en cela le vote Bayrou est alors réellement révolutionnaire...
Illustrations : les affrontements proviennent des manifestations anti-CPE (via)
Sur le web
Sur le web :
- l'article de Frederic Lordon sur Oulala.net
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