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Entretien avec François Berreur

« Jean-Luc Lagarce appartient au monde »


Entretien avec François Berreur


Année Lagarce. "Une vie de théâtre..." au Théâtre Ouvert

Le comédien et metteur en scène François Berreur, proche de Jean-Luc Lagarce jusqu'à sa mort, a créé avec lui la maison d'édition Les Solitaires intempestifs et mis en scène plusieurs de ses textes. A Théâtre Ouvert, du 2 au 6 avril, il adapte son journal intime avec la mise en espace Une vie de théâtre, sous-titrée Ebauche d'un portrait. Rencontre.


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Fluctuat : Comment présenteriez-vous Jean-Luc Lagarce à quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler ?
François Berreur : « Objectivement, je dirais que c'est l'auteur contemporain le plus joué en ce début de XXIe siècle et à la fois l'un des plus méconnus. »

François Berreur Et subjectivement ?
« C'est un auteur qui s'est posé la question suivante : comment écrit-on après Beckett et Ionesco, en prenant en compte plusieurs problématiques, par exemple les changements du monde et la question de la mise en scène comme un art à part entière. En fait, c'est quelqu'un qui s'est penché sur l'intime, considérant que chaque être humain, chaque individu a en lui toute l'humanité, y compris la barbarie, la guerre... Je crois que c'est ce qui fait la force de Lagarce, ce qui touche autant les gens : il leur parle d'eux. »

Alors qu'il est l'auteur contemporain le plus mis en scène actuellement, il est l'un des plus méconnus. Pourquoi ce paradoxe ?
« On parle ici de patrimoine collectif. Il faut savoir que du vivant de Jean-Luc, il y a eu seulement quatre mises en scène de ses pièces, en dehors de ses propres mises en scène. On n'a pas vu ses spectacles ailleurs qu'en province. A l'époque, les grands professionnels n'en voyaient pas l'intérêt, ne le comprenaient pas, pensaient que leur public ne serait pas touché, alors qu'aujourd'hui les jeunes comprennent ses textes. Il faut se souvenir qu'il y a quinze ans, La Cantatrice chauve mis en scène par Lagarce faisait figure d'ovni d'avant-garde. Plus aujourd'hui !
D'autre part, le propos de Jean-Luc est très fort, il a une vision du monde, on ne peut pas lui faire dire n'importe quoi, c'est un théâtre difficile à mettre en scène, sans enjeu psychologique et avec une stucture, un rapport au temps difficiles. D'ailleurs son théâtre lui posait des problèmes de mise en scène qu'il n'a jamais résolus en écrivant... »

Est-il aujourd'hui un auteur classique ?
« On répondra à cette question dans 50 ans [sourires]. Ce qui est certain, c'est qu'il connaissait très bien l'écriture, pour l'avoir, notamment, étudiée dans le cadre de sa maîtrise de philosophie, intitulée Théâtre et pouvoir en Occident. Il avait un classicisme stylistique qui s'inscrit dans une continuité du vingtième siècle. En fait, tout ce que l'homme avait pensé sur l'homme, psychnalyse, sociologie, philosophie, Jean-Luc le savait. Il avait une compréhension forte de l'humanité, un questionnement philosophique, pas sentimental. »

Son œuvre est dense...
« L'œuvre de Jean-Luc est incroyable, très importante, très rapide : 23 pièces et 17 mises en scène en 15 ans ! Et le fait qu'il soit mort donne, en plus, une certaine puissance à son œuvre, une grande force, un rapport d'éternité. »

Vous racontez souvent qu'il disait écrire pour faire avancer le schmilblick...
« Oui. Il avait une ambition démesurée, qu'il a gardée toute sa vie. Même dans son journal, il écrivait pour la postérité. Chaque écrivain doit, selon lui, être une pierre à l'édifice, faire avancer les choses. Mais en fait, les écrivains ne racontent rien de nouveau, le monde raconte des choses nouvelles, et c'est surtout dans la manière de raconter le monde qu'est la nouveauté.»

Comment avez-vous eu l'idée de cette année Lagarce ?
« En 2005, c'était le dixième anniversaire de sa mort, mais on trouvait ça un peu sinistre comme idée. On a préféré le cinquantenaire de sa naissance, sachant que pour le centenaire, nous serions tous morts ! C'était donc un prétexte, un moment pour faire quelque chose : montrer des spectacles, organiser un colloque. Le premier colloque universitaire sur son œuvre s'est tenu en octobre dernier à Strasbourg, une œuvre que le théâtre a révélée, que le public a révélée. Aujourd'hui, tout le monde l'étudie. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir, à comprendre. »

Autre moment fort de cette année Lagarce, vous travaillez à la mise en espace de son journal, jusqu'alors inédit.
« Oui. Il s'agit de 23 cahiers, écrits entre 1977 et 1995. J'en ai retranscrit une partie, et ils seront édités à la fin de l'année 2007. Je voulais que le public lise le journal, après avoir lu l'œuvre. Et sur la scène de Théâtre Ouvert, ce sera d'une certaine façon Jean-Luc qui racontera lui-même sa vie, à travers des textes représentatifs, qui abordent des thèmes aussi divers que le théâtre, l'écriture, la sexualité, la famille. Je suis parti d'une masse énorme de 800 pages pour arriver à une première adaptation de 250 pages, puis 38. »

Pourquoi avoir choisi Laurent Poitrenaux ?
« C'est un acteur formidable. Il a quelque chose qui a à voir avec Jean-Luc, dans la possible diction, l'humour, le côté pince-sans-rire, et un jeu de mains identique. C'est très troublant... »

Vous vous sentez gardien du temple Lagarce, d'une certaine façon ?
« Non, mais c'est vrai que Mireille [Herbstmeyer ndlr] et moi nous l'avons bien connu, et avons travaillé ensemble pendant 15 ans, ce n'est pas rien. Et depuis sa mort, je témoigne d'une connaissance de proximité, je travaille à la diffusion de ses textes, je réponds aux questions, et je le fais avec plaisir.
Mais j'arrêterai en 2008, après une mise en scène de Juste la fin du monde. Je passerai le relais ! L'œuvre de Jean-Luc est écrite et publique, il y a plein de gens talentueux qui en feront ce qu'ils voudront. »

L'entrée annoncée de Juste la fin du monde au répertoire de la Comédie-Française, c'est la consécration ?
« D'une certaine façon, oui. En 2008, Lagarce est au programme du bac théâtre et rejoint le répertoire du Français : disons que c'est un bel épilogue, cela l'installe dans le patrimoine collectif et ça appartient au monde.»

Propos recueillis par Nedjma Van Egmond au mois de mars 2007.

Illustrations : Jean-Luc Lagarce (affiche pour l'année Lagarce), photo (c) Michel Quenneville ; François Berreur, photo (c) Lin Delpierre

Nedjma Van Egmond
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