Organisée par le maestro lui-même, l'exposition de la Fondation Cartier est une plongée fantasmatique dans l'imaginaire halluciné de David Lynch, artiste au sens le plus complet du terme. De ceux qui, comme Goya, donnent à voir dans leur œuvre une projection de leur inconscient. Au spectateur d'accepter ou non le défi d'y pénétrer.


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Depuis ses jeunes années d'étudiant en art à Philadelphie, la peinture et la photographie n'ont jamais réellement quitté David Lynch. Si le temps qu'il leur a consacré est sans doute plus important que celui consacré au cinéma (Lynch a réalisé dix longs-métrages en trente ans), ça n'est pas la partie la plus connue de son activité, mais sans doute celle où l'artiste a pu avec le plus de liberté exprimer sa créativité.


Peindre l'inconscient
La première partie de l'exposition de la Fondation Cartier montre ses peintures, dont la mise en scène a été confiée à Lynch lui-même : des portiques d'acier tendus de rideaux directement empruntés à ses films (on pense notamment à Twin Peaks et à Mulholland Drive, où les rideaux de scènes constituent un excellent mode de dissimulation/révélation d'une vérité impalpable), supportent des toiles non encadrées. Dans celles-ci, Lynch pratique le collage d'éléments divers (œil de verre, têtes de poupées, vêtements véritables...), écrasés, calcinés, triturés, qu'il mêle à la peinture. Les scènes comme Do You Want to Know What I Really Think ?, scène de viol, ou The Man Was Shot 0,9502 Seconds Ago (illus. 5), meurtre dégoulinant en direct sur la toile, associent ultra violence et ironie. La solitude des personnages défigurés, en souffrance, évoque celle des œuvres de Francis Bacon.

Présentées sans titre ni date, les œuvres picturales de Lynch sont, comme dans son travail cinématographique, indéchiffrables de manière objective. Dans les méandres de l'inconscient du peintre, déversé directement sur ses toiles et non censuré (contrairement à l'autocensure inhérente à la lourdeur du processus cinématographique), on retrouve des thèmes chers au réalisateur, notamment celui de la maison, lieu de l'intime, mais aussi théâtre du crime ordinaire. En cela, Lynch se situe résolument dans la continuité du surréalisme, qui considère « l'être humain comme une créature engagée dans un conflit originel avec soi-même et avec le monde » *, où le surréel, et en particulier l'horreur, peuvent advenir à tout moment dans le quotidien. Ici, comme chez Goya, autre artiste noir et révélateur des angoisses enfouies, « le sommeil de la raison engendre des monstres ».

Pénétrer l'intimité de l'œuvre
L'exposition permet le plaisir intrusif de plonger au cœur de l'inconscient même de l'artiste, qui, par la présentation de plusieurs centaines de croquis et notes griffonnés sur des papiers à en-tête de restaurants, des boîtes d'allumettes ou de simples mouchoirs jetables, dévoile au spectateur ses obsessions et pensées les plus directes. A l'étage inférieur sont projetés dans un théâtre miniature très lynchien ses premiers courts-métrages, comme The Grandmother (1970), où se note la tentation du gore, mais où déjà Lynch s'attache à brouiller le sens et à ne livrer qu'une image distordue de la réalité. Ses photographies sont comme des témoignages de l'iconographie de ses films : femmes fatales, lieux banals habités d'une ambiance étouffante, solitude s'y retrouvent. Plus intéressante est la série toute récente des Distorted Nudes (2004, illus. ci contre), images numériques réalisées à partir de photos érotiques anciennes : c'est ici que l'analogie avec le surréalisme, et notamment avec l'œuvre de Hans Bellmer ou de Man Ray, est la plus flagrante. Lynch nous montre que la réalité n'est pas univoque, que toute normalité dissimule une autre réalité, parfois monstrueuse.

A la fin de l'exposition, une reconstitution grandeur nature d'un dessin de Lynch tente de manière un peu artificielle de nous plonger plus encore dans son univers... (Re)visionner ses films, ou découvrir le dernier en date, Inland Empire, semble pourtant la meilleure manière de compléter la visite.

The Air Is On Fire de David Lynch
Expo à la Fondation Cartier pour l'art contemporain
Jusqu'au 27 mai 2007

* Boris Groys, dans le catalogue de l'exposition.

David Lynch © Raymond Depardon ; 2. Vue de l'exposition, photo Patrick Gries ; 3. Sans titre, sans date, Feutre sur papier bristol © David Lynch ; 4. Distorted Nude, sans date © David Lynch ; 5. David Lynch, This man was shot 0,9502 seconds ago, 2004, photo © Partick Gries ]

Magali Lesauvage



Sur Flu :
- Votre avis : David Lynch est-il un artiste ? sur le forum expos
- Lire le dossier Twin Peaks
- Voir la chronique de Inland Empire (2006)
- Voir la chronique de Mulholland Drive (2001)
- Voir la chronique du film Une histoire vraie (1999)
-  Voir les fils hollywood, réalisateur et sorties en salle sur le blog Cinéma

Sur le web :
- Le site de la Fondation Cartier



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