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Synchrone avec l'intégrale qui lui est consacrée au centre Pompidou jusqu'au 30 avril, le dernier Rivette, Ne touchez pas la hache, parle par contre beaucoup de non synchronisation (du désir). Une adaptation littéraire et politique, au romantisme irrésistible où tout devient question de timing. Remarquable.
Les films des anciens de la Nouvelle Vague, Chabrol, Godard, Rohmer ou ici Jacques Rivette, sont suffisamment rares et surtout encore si souvent remarquables que chacune de leur sortie rappelle le moment de gloire dans lequel s'est figé le cinéma français. Page unique d'un cinéma dont chaque nouveau film jure avec ce que chaque semaine nous voyons en salles, toujours moins ambitieux. Aujourd'hui, il y a peu de cinéma français comme Ne touchez pas la hache, aussi dense, riche et élégant.
Les trois qualificatifs qui précédent ne suffisent pas : ce film est à la fois complexe et limpide, savant mais jamais avare, cérébral et passionné. Adapté à la lettre de Balzac, ce nouveau Rivette - dont le premier titre était La Duchesse de Langeais - est une œuvre littéraire et théâtrale (comme toujours chez Rivette) à l'équilibre parfait. Une construction d'horloger où justement le temps est partout.
Ne touchez pas à la hache, c'est la rencontre, au temps de la Restauration, entre un général français (Depardieu fils), voyageur sombre et passionné et une duchesse (Balibar), au mari invisible, habituée des mondanités et de ses rituels. Lui tombe fou amoureux d'elle, la pressant en se moquant des conventions ; elle, lui résiste, le séduit mais n'ose transgresser les codes de vertu civils et religieux pour lui donner son corps. Ne touchez pas la hache, film au romantisme invraisemblable (menée par le fil d'un drame amoureux et d'une consommation charnelle impossible), est en fait une allusion politique, critique de la société civile comme de la religion. Ses personnages incarnent tant la Noblesse (elle) que la Nation (lui), séparées par l'indiscipline de l'un, l'attirance fatale de l'autre. Les deux observent une résistance malgré les sentiments. C'est la photographie d'une époque : lui symbolise la liberté, elle le ressentiment réactionnaire.
Outre cette critique minutieuse de la société française, il y a comme un film d'aventure dans Ne touchez pas la hache. Lui et elle se lancent dans une conquête de l'Autre, enchaînant manipulations mais aussi lassitudes. Ne touchez pas la hache est un jeu de territoires, de cœurs à prendre (telles des terres) mais qui se rateraient sans cesse, incapable d'exister ensemble autrement que dans un affrontement qui les sépare un peu plus. La relation des deux amants est en proie à un certain timing : horloge presque à chaque plan, tic-tac omniprésent, tout l'appareillage de représentation, de quantification du temps est là, partout. C'est toute sa mécanique qui envahit, insiste, inexorablement, comme pour emmener les êtres seconde par seconde vers leur destinée tragique.
Rivette insiste ainsi sur la durée, les horloges sonnant comme les comptes à rebours d'une mise à mort inéluctable où tout se jouerait dans la ponctuation du mouvement. Avec ses multiples cartons, Ne touchez pas la hache évolue en effet à grand renfort de points, de virgules (de points virgule ou de tirets), mais substitue aussi le temps du montage à celui d'une écriture. L'évolution de cette rencontre est ponctuée de paragraphes, chapitres, strophes, incises, tel un poème (dont il sera question au final) et toujours avec une maîtrise caractérisée du plan et de la lumière. Rien n'est là par hasard.
Film de passions contraintes, constamment cloisonnées par un cadre toujours très théorique (du film ou de son contexte), Ne touchez pas la hache ne cesse d'avancer avec une sécheresse implacable. Tout y est innervé, intérieur, intellectualisé, pas le moindre corps à corps, pas un baiser. Tout est y pourtant irrésistible.
Ne touchez pas la hache
Réalisé par Jacques Rivette
Avec Guillaume Depardieu, Jeanne Balibar
Sortie en salles le 28 mars 2007

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