Comment les candidats à l'Elysée esquivent une épineuse question ?
Près de deux ans après le referendum sur le Traité constitutionnel qui a presque symétriquement divisé le pays, l'Europe n'est pas un sujet très excitant pour les candidats à l'Elysée.
Inutile d'être titulaire d'un doctorat de science-politique pour s'apercevoir que l'Europe n'est pas un des thèmes principaux de la campagne.
Mis à part les nationalistes convaincus (Le Pen, Villiers) et les antilibéraux notoires (Bové, Laguiller, Besancenot) qui s'opposent ouvertement aux institutions européennes, les candidats sont très prudents. Car l'Europe divise à l'intérieur de leur propre camp. En marketing, on dirait qu'elle « segmente » les consommateurs là où on cherche avant tout des sujets fédérateurs (la lutte contre le chômage par exemple).
Ainsi les deux favoris des sondages doivent composer avec la frange eurosceptique de leur propre parti : le PS qui milita officiellement pour le oui eut un Laurent Fabius (mais aussi Jean-Luc Mélenchon ou Henri Emmanuelli) particulièrement virulent, et le TCE fut également source de discorde avec la mouvance souverainiste de l'UMP emmenée notamment par Nicolas Dupont-Aignan.
D'ailleurs La blogueuse Catherine Guibourg qui suit de près la question européenne relevait récemment que Sarkozy lui-même se référait constamment à l'Europe de De Gaulle, le général n'étant pourtant pas une figure européenne de premier plan comme le furent Monnet ou Schumann et qu'accessoirement il était mort depuis 40 ans.
Pour ne pas heurter cette part de leur électorat, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal prennent donc l'Europe avec des pincettes. Tous deux ont d'ailleurs plaidé pour un nouveau traité a minima, uniquement axé sur le fonctionnement des institutions et ratifié par le Parlement même si récemment Ségolène Royal a ajouté la nécessité d'un referendum à l'horizon 2008.
Euro-scepticisme a priori
Au PS, la position pro-européenne et expansionniste a d'ailleurs disparu avec la candidature de Dominique Strauss-Kahn, seul des trois candidats des primaires à plébisciter l'entrée de la Turquie, et à oser imaginer une Europe à 50 avec une large ouverture vers la Méditerranée. En choisissant de donner très tôt une large visibilité à Jean-Pierre Chevènement, Ségolène Royal a donné des gages aux eurosceptiques. La candidate a également plusieurs fois affirmé vouloir faire « l'Europe par la preuve », ce qui est une bonne définition de la défiance, de l'euro-scepticisme a priori.
Même François Bayrou dont on pourrait penser qu'il est le plus attaché à la construction européenne de par sa culture politique choisit à l'occasion cet ambivalent positionnement : il a certes affirmé à plusieurs reprises la nécessité de réconcilier les Français avec l'Europe mais a contesté lors de son dernier meeting parisien certaines prérogatives communautaires au nom de la défense des services publics - il prit alors pour exemple la multiplication dommageable des opérateurs depuis la libéralisation du marché du renseignement téléphonique. «Il y a des choses plus importantes que la théorie de la concurrence en matière postale ».
C'est la faute à Bruxelles
Moins anecdotique qu'il n'y paraît, l'illustration choisie est une énième déclinaison du « c'est la faute à Bruxelles » ; et entend éclairer le volontarisme politique du candidat à ne pas laisser faire les penchants ultra-libéraux de l'Union.
Surfant également sur le rejet supposé de la technocratie européenne par la population, Royal et Sarkozy n'ont pas eu de mots assez durs pour la Banque centrale européenne (BCE)accusée de tous les maux et son président Jean-Claude Trichet - tentation à laquelle François Bayrou a jusqu'ici résisté.
La hausse répétée des taux directeurs freinant les exportations des pays membres et sa mission au service de la stabilité des prix concentrent l'essentiel de leurs diatribes. En gros il est reproché à la BCE de ne pas prendre assez en compte les problèmes d'emploi et de croissance.
Pas assez d'Europe
Plaidant tous deux pour l'instauration d'un gouvernement économique de la zone euro, Sarkozy et Royal ont préféré critiquer les conséquences des délégations de souveraineté - approuvées par referendum en France en ce qui concerne la BCE - que de reconnaître un fait simple : faute de volontarisme, l'Eurogroupe, qui rassemble les ministres des finances des Etats membres, ne s'est donné aucune marge de manoeuvre et sur le plan économique on a en réalité besoin de plus d'Europe.
La lâcheté politique
Depuis plusieurs décennies, bien des responsables politiques français ont utilisé l'Europe comme bouc-émissaire de leurs incompétences et/ou démissions. Il ne faut pas s'étonner ensuite que se développe un fort sentiment de défiance dans l'opinion.
Surtout que le manque de courage politique s'accompagne en outre d'une incurie totale de la machine administrative. Ainsi un très récent rapport du Conseil d'Etat dressait un constat peu amène de la manière dont l'administration française s'adapte à la logique européenne : mauvaise formation des fonctionnaires, mauvaise collaboration avec les collectivités locales sur les thèmes les concernant et plus largement mauvaise anticipation des directives qui entrainent des dysfonctionnements parfois préjudiciables : la France est 23ème sur 25 sur le plan des infractions communautaires. "La France peine aujourd'hui à maîtriser l'ensemble des stratégies qui permettraient la poursuite, dans des conditions harmonieuses et conformes aux intérêts nationaux, de la construction de l'Europe", résume le Conseil d'Etat.
La campagne présidentielle prouve en outre que les candidats les plus modérés n'ont guère l'intention d'abandonner la démagogie pour prendre leur responsabilité au risque - rêvons un peu - de heurter un brin une partie de leur électorat potentiel.
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