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William Pierre


William Pierre en interview


Don't hang the DJ


Avec Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie, William Pierre signe un drôle de polar musical qui est aussi la chronique d'une amitié en but à la violence quotidienne et aux magouilles politiciennes. Le tout rythmé par une playlist exigeante et une plume exubérante : il n'en fallait pas beaucoup plus pour aiguiser notre curiosité.

- Lire la chronique de Samedi soir un DJ m'a sauvé la vie sur le blog livres

Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie est ton premier roman. Il se passe dans l'univers de la mafia, mais cela ne semble être qu'un prétexte ? Le fil musical semble beaucoup plus important et il y a des passages franchement loufoques et surréalistes, voir poétiques...
L'univers de la mafia dans Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie, je l'ai choisi pour deux raisons : pour essayer d'inclure des scènes décalées (comme celle de la mort du fan de Devo et son enterrement) et pour montrer la mafia comme des gens normaux. Je voulais essayer de rendre compte d'une réalité, qui pourrait être celle d'un mafieux qui travaille, comme un plombier ou un journaliste, et qui, à la place de faire de la plomberie ou des articles de presse, tue des gens. C'est du travail, rien d'autre. Et donc, comme les gens normaux, les mafieux écoutent de la musique et vont s'acheter le dernier album de leur artiste favori chez le disquaire. En fait, le côté surréaliste ou poétique vient peut-être justement d'un aspect plus réaliste de la vie des mafieux que je voulais décrire ! Leur ultra-violence n'est pas ce qui m'intéressait le plus pour ce livre.
Un jeune comme Romain - le fils du ponte de la ville - a vu et frôlé la mort dans un garage et vécu le sacrifice d'un des hommes de main de son père mais ces expériences ne lui font pas péter les plombs (en surface tout du moins). La mafia et la mort, c'est sa vie, il la côtoie depuis toujours. C'est plus son refus de la violence, ce combat là et ce que ça engendre dans sa tête, que je voulais développer.

Ce n'est donc pas à proprement parler un polar ?
Non, je ne vois pas le livre- et je ne l'ai pas écrit - comme un polar : pas d'enquête, pas d'assassins à démasquer.
Après, quand on me parle des Soprano, je ne peux rien faire d'autre que de laisser le bouquin prendre sa propre identité dans l'époque d'aujourd'hui. La mafia, la violence ou le polar ne sont pas les propos premiers du roman. A la limite, je pourrais te parler d'une volonté de mettre une touche d'espionnage, et là encore, un peu surréaliste, puisqu'à la base Monsieur O, le « boss » des flics qui fait chanter Premiah, l'autre héros du roman, était encore plus énigmatique - limite surnaturel.

D'où t'es venu l'idée de faire un roman musical ?
C'est venu naturellement. J'ai toujours écouté de la musique et il me paraissait normal d'en mettre dans le livre. Un film a une bande originale, les livres, avec les nouveaux supports, vont bientôt peut-être pouvoir avoir la même chose. Une bande originale, c'est en tout cas ce que j'ai voulu inclure dans la narration. Et puis j'aime bien les œuvres qui t'offrent d'autres horizons à l'intérieur de leur propre histoire. Je souhaitais aussi donner au lecteur l'envie d'aller écouter ou réécouter les morceaux qui défilent tout le long du texte. D'ailleurs, c'est pareil pour les références littéraires. Si quelqu'un me dit qu'il a envie de lire Cendrars ou Proust après avoir parcouru le roman, j'en suis heureux. J'aime bien, dans une œuvre, ce côté ludique qui met en éveil la curiosité.

Tes références sont très éclectiques Silver Apples, Devo, Giorgio Moroder, Chic, Hall & Oates, et même Glenn Branca...) d'où vient cette culture musicale exubérante ?
Comme je me nourris de musique, je découvre toujours. L'inter-musicalité me sert beaucoup aussi. Quand on voit qu'un groupe comme Chic a été repris par Robert Wyatt, a produit Debbie Harry et David Bowie, ou qu'un groupe comme Was (not Was) - où il y a déjà un ancien MC5 - réussit à mettre côte à côte dans un album Leonard Cohen, Iggy Pop et une chanson des Temptations, ça offre déjà pas mal d'horizons musicaux. En fait, c'est un rapport de confiance, comme dans la vraie vie, qu'on instaure avec les artistes : on les apprécie, on se met à les connaître, ils nous « présentent » d'autres gens, qui à leur tour nous présentent d'autres gens et le cercle s'agrandit.

Pourquoi avoir situé ton roman dans une ville imaginaire clairement française, mais imaginaire quand-même ?
Je voulais une ville universelle, où tout le monde peut se reconnaître. Plaine était un nom qui sonnait bien, qui est ouvert, qui laisse à l'esprit une image de long paysage. Je ne voulais pas mettre de barrière et de revendications par rapport au vécu des personnages. Comme je l'écris : Plaine est une ville comme les autres, et pour moi, les héros du roman pourraient vivre n'importe où.

Au milieu de l'intrigue, souvent loufoque, il y a des personnages un peu paumés, des gens qui se cherchent ? C'est très générationnel non ?
J'ai vu un mendiant appuyé sur son ombre
Il m'a dit : "Tu ne dois pas trop demander"
Et une jolie femme devant sa porte sombre
Elle m'a crié : "Hé, pourquoi ne pas plus demander"
Comme l'oiseau sur le fil
Comme l'ivrogne dans une église
J'ai tenté d'être libre à ma façon

C'est la traduction de la chanson Bird on a wire de Leonard Cohen. Il l'a écrite il y a plus de 20 ans mais elle est présente sur tous les albums live qu'il a commercialisés, comme s'il voulait toujours rappeler les propos de cette chanson. Je la trouve très belle. La difficulté de jongler avec ses états d'âmes et ceux des autres est parfaitement résumé dans ce texte. Alors je ne sais pas si c'est générationnel, mais se chercher - et peut-être ne pas se trouver, fait partie de la vie. A travers une dédicace qui le hante car il se demande si elle n'est pas pour lui, Premiah va un peu subir les choses. Ça m'amusait de montrer comment on peut se « faire avoir » par les situations de sa propre existence, puisqu'on ne sait pas toujours comment gérer ce qui arrive. Et ne pas savoir gérer ses sentiments ou ses désirs, ce n'est sans doute pas nouveau. Ce qui est peut-être dans l'air du temps, c'est qu'il y a aujourd'hui beaucoup de moyens pour gérer ses sentiments, tellement même, qu'on s'y perd et qu'on gère peut-être encore moins. Un des personnages de Musil se demandait, déjà à l'époque, si jamais Jésus revenait, est-ce qu'il parviendrait à redevenir Jésus, avec l'avènement de la modernité et les multiples changements dans les façons de penser, et c'est une bonne question...

De l'autre côté, les "anciens", ceux qui sont arrivés, ne semblent pas plus sûrs d'eux finalement que les plus jeunes ? Tu crois que c'est un syndrome de notre époque, ce manque de repères généralisé ?
Baach (le père de Romain) et Premiah représentent deux époques d'une vie : l'un est dans la courbe ascendante, il commence à vivre, l'autre dans la phase descendante, il entame sa retraite. L'un se pose beaucoup de questions, l'autre a fini de s'en poser. Pourtant, ils sont tous les deux aussi « vulnérables » : c'est ce qui m'intéressait dans leur mise en parallèle. Et consciemment ou pas, la musique joue un rôle important dans ce qui leur arrive. Romain est à part dans cette quête de soi, il est le seul à savoir dès le départ ce qu'il veut, même s'il ne parviendra pas à « sortir indemne de ses rêves de DJ ». La phrase des Hall & Oates en épigraphe du livre (« Hey, toi, je me fous que tu n'aies pas de jambes, danse sur tes genoux ! ») prévient qu'il faut de toutes façons et malgré tout avancer, même si l'on doit toujours et encore se chercher. Refuser de se chercher, c'est refuser de s'aimer et donc d'aimer les autres. Et aimer est peut-être la seule chose de sûre à faire. Quand John Lennon dit : “I don't believe in Magic, in I-Ching, in Bible, in Kennedy, in Mantra, in Yoga, in Elvis, in Beatles..., I just believe in me, Yoko and me, and that's reality”, je me dis qu'il n'est pas loin d'avoir trouvé une bonne vision de la vie, surtout au moment où il le clame.

Samedi soir un DJ m'a sauvé la vie
William Pierre
Françoise Truffaut éditions

Propos recueillis par Maxence Grugier

Illustrations : 1. Création via Gadekunst | 2. Samedi soir...(dr)|3. William Pierre (dr)

Maxence Grugier.

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