Alors que, la veille, deux ensembles du Kenya et de Zanzibar avaient investi la scène de la Cité de la Musique, c'est l'Iran, l'Inde et l'Egypte qui, le 28 janvier, s'y côtoient pour une (très) longue après-midi de chant et de danse.
Difficile, en effet, de profiter pleinement du concert tant le programme s'avère riche, sans que des respirations suffisantes soient consenties aux spectateurs. On comprend le projet des organisateurs : placer l'audience dans un souffle continu et progressif, au rythme même des musiques. Pauvres Occidentaux, asphyxiés après deux heures de spectacle, rêvant d'une pause, pour mieux pouvoir ensuite se replonger dans l'ambiance surchauffée du plateau. Mais non, il n'y a que chez Ariane Mnouchkine, au Théâtre du Soleil, que l'on consent à délivrer aux spectateurs boissons et nourritures locales, pauses et coussins ...
Quand on parle d'Iran et de musique, on imagine immédiatement la musique persane, classique et raffinée. On est bien loin d'imaginer de grands gaillards à la peau foncée tapant allègrement le sol et les percussions, et jouant de la cornemuse ! Et pourtant, cette Route orientale de l'esclavage a jeté son dévolu sur Boushehr, un village de pêcheurs sur les voies commerciales, où se sont côtoyé les populations arabes, africaines, indiennes, arméniennes et juives. Mélange décoiffant ! Autant que la musique et les danses, entraînantes comme une fête explosive en ce milieu d'après-midi où l'on se sent d'emblée transporté bien loin. Un court entracte plus tard, c'est au tour des Indiens Sidis du Gujarat d'occuper le plateau. Eux sont venus d'Afrique et de Zanzibar, il y a huit siècles, esclaves importés par les navigateurs arabes. Soufis, ils mettent dans le rythme lancinant de leur musique toute la progression nécessaire et la lenteur de la mise en état de transe, et le spectateur se surprend à voir sa respiration subrepticement se modifier, face à cet ensemble fascinant. Cela n'empêche pas les danseurs de se livrer à des imitations d'animaux impayables, dans la lignée de leurs expressions traditionnelles, et de revenir, en dernière partie, le visage et le corps peinturluré, la tête coiffée de plumes de paon, racines africaines à l'honneur.
Entre les deux "sets" de l'ensemble Sidi, royal avec sa lyre et son oud, Hussein Al-Bechari arrive tout droit d'Egypte. Lointain descendant du royaume nubien de Kush, le premier "royaume noir" remontant au IXè siècle avant notre ère, il égrène quelques notes sur cet antique instrument, dont on trouve des traces dans les tombes royales de la vallée du Nil, avant de passer au oud, importé là par les marchands arabes. Cette apparition, tout en blanc, apporte comme une respiration, une brise de fraîcheur, dans cet après-midi au programme très chargé. Etonnant que les programmateurs aient pu ainsi sous-évaluer le rythme global du spectacle ... ou présumer des forces des spectateurs.
La route orientale de l'esclavage en janvier 2006 à la Cité de la Musique
Illustrations : DR.
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