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Jérôme Sans

Manifeste


Jérôme Sans


Exposition "Hardcore, vers un nouvel activisme" au Palais de Tokyo, mars 2003.

« Hardcore, vers un nouvel activisme », expo aux allures revendicatrices, présentée au Palais de Tokyo jusqu'au 18 mai 2003, a été conçue et réfléchie comme une exposition-manifeste.

Si Jérôme Sans, commissaire de l'exposition et codirecteur du Palais de Tokyo, a la sincère ambition d'ouvrir un véritable débat sur le rôle de l'artiste dans la société, il n'est pas seul sur la place ; France Culture a demandé au philosophe Jacques Rancière de s'exprimer sur l'exposition, Beaux-Arts magazine sortira le mois prochain un numéro spécial « Subversif » et la revue Mouvement compilera un ensemble d'entretiens sur l'engagement des artistes…

Fluctuat : Hardcore a lieu dans un contexte de débats sur l'insécurité, de menaces terroristes, de guerre… Selon vous, quelle place l'art a-t-il dans ce contexte ?

Jérôme Sans : L'art peut et doit avoir la place qu'il a toujours eue. Nous minorons de plus en plus cette place, c'est-à-dire que nous oublions l'importance de la voix de ceux qui sont la vigilance du monde : les philosophes, les sociologues, les artistes, les créateurs qui, dans la cité, apportent un regard aigu sur le monde et nous sortent des façades politiques, des jeux d'information des médias et des hommes politiques. Le monde actuel est tombé dans cette fâcheuse négligence. Je pense que nous devrions redonner la parole aux artistes et leur réintégrer leur rôle dans la cité qui souffre justement de cette absence. C'est une des défaillances du monde actuel. Le rôle des artistes dans la société revêt plus d'importance qu'on ne l'imagine. Il est temps de s'y atteler. Les artistes ne sont pas des animateurs, des décorateurs pour améliorer le quotidien ou la couleur de son environnement. Les artistes sont là pour nous ouvrir au monde. Je crois que leur rôle est capital et c'est la raison pour laquelle cette exposition a été envisagée. Pour essayer de « rappeler un peu à l'ordre » dans cette époque de confusion générale où nous ne savons plus ce qu'est un artiste, à quoi il sert, ce qu'il fait au quotidien.

Les lieux d'art sont-ils les seuls à pouvoir donner la parole aux artistes ?

Jérôme Sans : Au contraire, Les interventions des artistes sont de plus en plus hors du monde de l'art. Il faudrait réintégrer dans le débat général les artistes pour repenser le monde. Le monde est aujourd'hui comme un fruit trop cru. L'artiste nous donne une dimension supplémentaire. Nous sommes dans une période d'une grande froideur et d'une grande négligence. L'âme n'intéresse plus, contrairement à la rentabilité dont les effets sont immédiats. Certes cela comporte des avantages, mais c'est désastreux d'un point de vue humain et social.

Que l'œuvre soit exposée au Palais de Tokyo ou dans tout autre lieu d'art contemporain, son aura est assez réduite. La notion de message est toujours d'actualité ?

Jérôme Sans : Bien sûr. C'est une époque où il y a pléthore de messages envoyés dans tous les sens, où nous sommes sursaturés d'informations, de stimuli de tous les côtés. Ces marées quotidiennes d'informations vous tombent dessus et annulent comme sur une plage ce qui était là hier. Tout ne fait que s'effacer. Il n'y a rien d'autre que le bruit du sac et du ressac. C'est exactement ça le monde actuel. Un artiste, cela va au-delà. L'artiste ne s'inscrit pas dans l'instant mais dans la durée, dans l'Histoire. Il faut recontextualiser le monde dans une dimension plus importante, dans une dimension plus historique.

L'exposition est sous-titrée : « Vers un nouvel activisme ».. En quoi cet activisme est-il nouveau ? Est-ce en réaction aux pratiques « activistes » des années 60-70 ?

Jérôme Sans : Ce n'est pas en réaction. Si l'on regarde bien l'exposition, les artistes aujourd'hui, à la différence des militants des années 60, ont une position d'une grande ambiguïté, pas dans les enjeux mais dans le questionnement qu'ils provoquent : est-ce ironique, est-ce sarcastique, est-ce critique, est-ce encenser la chose ? On ne sait pas très bien. En tous cas, cela pose des questions tout en évitant la frontalité. Comme lorsque quelqu'un entre dans le disque dur de votre ordinateur et c'est dans ce sens-là que j'ai introduit la figure des « hackers du réel ». Aujourd'hui les artistes infiltrent le monde. Nous sommes dans une période où nous avons digéré la critique générale des systèmes, la critique des consommations, la critique des pouvoirs… Non parce que nous avons capitulé, mais parce que la façon d'avancer est différente. Nous nous sommes rendu compte que l'utopie de cette époque était formidable mais n'était pas valide dans le contexte de notre société.. Certains artistes et collectifs ont recours à des fonctionnements similaires au système qu'ils infiltrent, comme etoy.CORPORATION, la Mejor Vida Corporation de Minerva Cuevas et Ocean Earth. Leur système associatif insiste sur leur absence de production et de commerce. Ce type de propositions permet aux artistes d'investir une sphère plus large que celle du monde de l'art.

Le vocabulaire que vous employez « activistes isolés », « groupuscules », « stratégies individuelles » insiste sur le caractère solitaire de ces démarches…

Jérôme Sans : Ce sont des métaphores de la figure l'artiste. On n'existe plus hors du groupe, hors du rassemblement. Les artistes sont le dernier bastion romantique d'une époque où l'on peut dire « je » : un chanteur, un acteur, un plasticien dit : « je pense que… ». Ce qu'ils citent sur les murs des cités, montrant les cris, les drames, les ratés, les angoisses du moment. Ce sont des choses romantiques qui montrent certainement l'état de notre société mais hors du groupe. Seul face au monde, cela ne fonctionne pas. Être artiste, c'est s'affirmer dans la différence, ne pas être dans la loi de la société, dans le même rythme, dans le même fonctionnement.

Lorsque l'on parle d'engagement, on pense prise de positions mais aussi de risques. Quels sont les risques politiques et esthétiques pris par les artistes présents dans l'exposition, qu'ils soient d'ordre politique mais aussi esthétique ?

Jérôme Sans : Je pense qu'être un artiste, ou gérer une institution, comporte des risques. Comme présenter ou parler de quelqu'un qui n'existe pas ou dont le travail n'est pas encore existant. C'est ce qui est beau dans la vie comme dans l'art. Il faut essayer d'avancer sur des positions, voir comment cela fonctionne et suivre l'axe de son engagement. Certains des artistes de l'exposition ont pris des risques personnels ou liés au monde de l'art : faire une chambre dédiée à Sarkozy. Il y a des risques à suivre une personnalité pendant des mois. Quand Santiago Sierra travaille avec des minorités. De même lorsque Clarisse Hahn suit pendant six mois une dominatrice dans sa vie personnelle. Aller dans l'extrême présente le risque de ne pas revenir intact. Aller au-delà de la façade, au-delà du miroir, comporte des risques et certains d'entre eux peuvent être irréversibles.
Quand Clarisse Hahn filme une dominatrice, c'est difficile d'un point de vue plastique : il y a l'attrait de la différence, de la monstruosité, des déviances sexuelles des autres. Il y a un risque esthétique. Il est difficile de classer ces œuvres.

Avec cette exposition, vous semblez vouloir redonner au Palais de Tokyo sa place de lieu expérimental…

Jérôme Sans : Le Palais de Tokyo est un lieu qui n'oublie pas l'implication politique de l'art. Montrer des œuvres, c'est prendre en compte le contexte dans lequel elles apparaissent c'est-à-dire le monde, l'économie et ses problèmes en général. On a décidé que le Palais de Tokyo serait régulièrement le lieu de mise en perspectives de problèmes de la société actuelle. C'est pour cela qu'il est important de faire une exposition de type « Hardcore, vers un nouvel activisme » à une époque très particulière où l'épée de Damoclès pèse sur nous tous. Le Palais de Tokyo est un lieu d'engagement, de parole et de positions. Faire une exposition implique d'avoir une position assez claire. Toute exposition doit provoquer des réactions. Nous avons décidé, avec Nicolas Bourriaud, que l'un après l'autre nous ferions une exposition de groupe à thème montrant l'actualité des créations contemporaines, avec à chaque fois notre vision personnelle. Jusqu'à présent nous n'avions pas eu cette attitude. Après un an d'existence, nous avons décidé qu'en 2003 nous aurions une nouvelle manière de fonctionner, une autre vitesse.
Pour l'instant les réactions des visiteurs sont assez étonnantes. Nous n'avons jamais eu autant de personnes à un vernissage : 4 000 personnes. C'est assez considérable. Le public a compris que le Palais de Tokyo était un lieu particulier. Un lieu de grande liberté, qui parfois est débordante d'ailleurs, comme le montre le drapeau anarchiste installé à l'extérieur par Kendell Geers.

On parle d'exposition-manifeste …

Jérôme Sans : Pour moi, il n'y a pas d'expositions qui ne soient pas des manifestes. Sauf à ne pas être des expositions. Elle doit l'être à chaque fois. Cette exposition est un manifeste comme toutes celles que j'ai réalisées précédemment. Elle doit être comme les feuilles d'un livre, avoir une linéarité. Chaque geste, chaque chose que nous coproduisons - un texte, une conférence une exposition - doit être l'objet d'un manifeste. Je trouve très important de revenir à ce type d'attitudes. Une exposition est une radiographie de votre système de vie et de pensée. C'est une déclaration face au monde de ce que vous pensez. Un sujet comme celui-ci ne peut qu'être manifeste. Ma volonté était d'offrir à ces artistes plus que ma vision des choses, que leur univers soit mis à plat. Mon écriture devait se trouver dans cette esthétique manifeste.

Entretien réalisé par Ophélie Lerouge le 07 mars 2003 à Paris
[illustration : AAA Corporation]

Ophélie Lerouge
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