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Michou d'Auber

Critique

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Y'a de la naphtaline dans l'air

Dans sa critique de La Môme, notre collaborateur Jérôme Dittmar fustigeait très justement « la tentation rétro du cinéma français » et une France qui se réfugie « dans son passé pour en exhumer ses valeurs ou ses idoles ». Ce n'est pas le nouveau film de Thomas Gilou, ce Michou d'Auber fade et œcuménique, qui va le détromper.

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Un lecteur prévenu en vaut deux : ce qui suit à moins à voir avec l'habituelle chronique de film qu'avec une tribune façon « coup de gueule ». La raison en est une certaine tendance du cinéma français qui encombre les salles hexagonales depuis quelques années, semaine après semaine. Une tendance fatigante et pesante qui nous joue le refrain du bon vieux temps, de la vieille popote au coin du feu. Une certaine propension à relire le passé à l'aune du présent, avec complaisance, pour mieux se satisfaire de ce dernier. Cette direction, empruntée par des films comme Un long dimanche de fiançailles, Monsieur Batignole ou plus récemment, avec quelques variations, Indigènes (film qui soit dit en passant n'a pas grand chose d'algérien et tout de français, avec sa propagande qui s'adresse au spectateur d'origine maghrébine, d'ici et maintenant, et qui lui répète sans cesse que la France, elle a besoin de lui et qu'il devrait être fier de se sentir français), cette direction donc trouve un nouvel exemple dans ce Michou d'Auber fade et dégoulinant de bons sentiments.

Soit un enfant prénommé Messaoud, d'origine kabyle, que l'on transforme en petit blondinet pour l'intégrer dans une famille bien française et un paysage de terroir bien cocardier. Ce travestissement s'explique par l'époque, la guerre d'Algérie, un temps où les pro-Algérie française et l'O.A.S. rôdent sur la place du village. Les territoires sont alors clairement marqués. Il y a les bons et les méchants. Les bons, ce sont la maman de substitution (Nathalie Baye qui remplit une nouvelle fois son contrat de mère tourmentée), le bon père gueulard mais bienfaisant, admirateur du Général (Depardieu genre «Gabin de l'après-guerre », grande brute au cœur tendre), et l'instit' venu de Paris, esprit éclairé et bien comme il faut (Amalric tendance très très « rive gauche »). A l'autre bout du comptoir, on trouve les méchants, soit les cons du coin, des va-t-en guerre ouvertement racistes et pleutres. Tout ce petit monde se partage clairement le terrain. C'est net, sans bavure. Une façon comme une autre de rejouer le passé de manière on ne peut plus rassurante.

Si les lignes de démarcation sont précisément définies, si la réalité historique se départ de toute complexité, si les difficultés relationnelles avec nos anciennes colonies se réduisent à quelques incompréhensions vites balayées, pourquoi s'interroger vraiment, avec profondeur, sur ce qui a été vécu et sur notre héritage ? Donner une image décomplexée du passé, c'est tendre au présent, par un effet de retour, un miroir qui le déculpabilise. Le spectateur, qui par définition ne s'identifiera pas à ces méchants trop stéréotypés, ne peut que se reconnaître dans la position des héros, bien pensante quoique gauche, et comme il se doit franchouillarde. Michou d'Auber, à l'instar des autres films précités et de bien d'autres sortis sur nos écrans ces cinq dernières années, n'a en fait qu'un seul but : il invite à la réconciliation nationale. Les flous et incertitudes historiques étant écartés, les erreurs commises à l'époque, quand elles ne sont pas purement et simplement occultées, se parent de l'alibi de la maladresse ou de l'inconscience collective (soit de la faute dissoute dans l'ignorance et dans l'effet de masse). Chacun y trouve alors sa rédemption. Tout se termine bien, dans l'émotion, la musique, les grands mouvements de caméra poussant à la liesse et au mouvement intégrateur.

On fuit les ambiguïtés pour s'enfermer dans un passé idéalisé, dans un cadre finalement réconfortant. Et ce cadre en retour vient rassurer celui qui s'y contemple, soit le spectateur d'aujourd'hui, un français pensé comme « moyen » et « populaire » par des réalisateurs, scénaristes et producteurs à courte vue. Dans Michou d'Auber, on s'embrasse, on s'enlace. On se réfugie dans un passé douillet pour mieux communier avec un présent lissé, dont on ne veut pas voir les problèmes et les réelles difficultés ; en l'occurrence une mémoire coloniale qui n'a pas encore fait son deuil, une xénophobie galopante qui criminalise les étrangers entrés illégalement sur notre territoire, un Front national qui caracole en deuxième ou troisième place à chaque élection, et plus généralement une peur de l'autre dont chacun est, d'une certaine manière, peu ou prou responsable. Avec de tels films, on balaye tout cela d'un haussement d'épaule et on préfère se mettre au comptoir pour chanter « Ah, qu'il était bon, le petit vin blanc d'antan ». Oui, il était bon, mais pas plus qu'aujourd'hui ; et à ceci près que maintenant, il sent la naphtaline et a comme un petit goût de guimauve.

Michou d'Auber
Réalisé par Thomas Gilou
Avec : Gérard Depardieu, Nathalie Baye, Mathieu Amalric
Sortie en salles : 28 février 2007

[illustrations © EuropaCorp]

Manuel Merlet