Scrutin après scrutin, Lutte Ouvrière martèle ses fondamentaux : taxation accrue du capital, forte augmentation des salaires, réforme de la TVA... Mais sans doute fatiguée par plus de 30 ans de révolution ajournée, Arlette Laguiller est apparue à l'occasion plus réformiste que radicale pour sa dernière candidature. Récit.
Le sentiment est renforcé par l'architecture crépusculaire réaliste-socialiste du Palais des Congrès et de la Culture du Mans : on a l'impression, lorsqu'on se rend au meeting de la candidate Arlette Laguiller d'assister à une réunion dans d'anciennes catacombes. Les ombres du grand bâtiment anguleux couvrent le cours sinistre de la Sarthe qui bouillonne sous le tumulte des dernières pluies.
L'accueil, en ce vendredi, est pourtant très chaleureux de la part des militants de Lutte ouvrière. La salle est comble (300 personnes peut-être), public populaire, mais de tous âges : jeunes préanars cheveux longs, jeans, écharpe multicolore autour du cou, Noirs, Arabes, retraités, travailleurs, enseignants, bimbos égarées qui ressortent après 10 minutes en roulant du cul, quelques visages visiblement abîmés par le travail ou la vie. On se croirait devant un panel de l'émission A vous de Juger, expurgé de ses classes dirigeantes et autres représentants du tiers commerçant. La scène est habillée de rouge, quelques drapeaux LO plantés de chaque côté. Au centre, le portrait de campagne officielle d'Arlette, plus jeune de vingt ans. Peu de mise en scène : une table, quelques gobelets plastiques, un pupitre sur la gauche. La sobriété sera de mise tout au long d'un meeting qui ressemble à tout sauf à un spectacle politique.
L'introduction est assurée par 2 manceaux : un syndicaliste de Renault Le Mans qui revient brièvement sur le conflit social en cours, un enseignant, qui dresse un tableau détaillé des licenciements intervenus ces derniers mois sur le département. La Sarthe, l'un des grands départements ouvriers de l'Ouest, n'est pas épargnée. La litanie des entreprises qui vidangent est impressionnante, effrayante. Le jeune orateur évoque quelques cas plus amusants (affligeants) comme ces 35 médecins libéraux qui se seraient installés au Mans dans une zone franche pour bénéficier des allégements de cotisations. Misère.
Arlette Laguiller monte à la tribune après une demi-heure. Le ton est incisif mais finalement plutôt apaisé, presque résigné.
300 euros pour tous
La première partie réserve assez peu de surprise : Sarkozy est décrit de manière assez lucide comme le candidat de la droite dure libérale et est stigmatisé pour sa propension à se dissimuler sous divers visages séduisants. Arlette Laguiller affiche en revanche une certaine mansuétude vis-à-vis de Ségolène Royal. L'action de LO vise avant tout à faire pencher la candidate Royal du bon côté de la force et à ne pas céder aux sirènes qui l'amèneraient à gouverner au centre ou carrément à droite. Arlette Laguiller exhorte le PS à faire éclater le cadre de sa réflexion et à ne pas se réfugier derrière des discours faussement obligés. « Ségolène Royal aimerait beaucoup augmenter le SMIC mais elle dit qu'il faut être réaliste. 5% par an, selon elle, c'est tout ce que le pays peut se permettre ». LO revendique un SMIC à 1500 euros nets et une augmentation de 300 euros de tous les salaires.
Contrôle (de la comptabilité) plutôt que révolution ?
Sur le programme de LO, strictement tourné vers l'économie (et la responsabilité des détenteurs du capital,les actionnaires), l'originalité tient dans l'angle d'attaque. Alors qu'on s'attendait à quelque chose de plus révolutionnaire, Arlette Laguiller insiste sur la mise en place d'un contrôle technique de la comptabilité stratégique des entreprises par les salariés via les comités d'entreprise ou des organisations idoines : examen des comptes et des décisions de portée stratégique par les travailleurs, transparence sur les motivations de l'entreprise, affichage de la répartition des produits d'exploitation et des bénéfices,... Cette prise de contrôle soft (mais ferme !) contribuerait, selon l'organisation, à moraliser l'action privée (réduction des dividendes,...) mais aussi à améliorer la gestion technique des entreprises. Ce contrôle s'appliquerait progressivement à toutes les entreprises en commençant par celles du CAC 40.
TVA et dividendes
La principale faiblesse du discours de LO reste cette difficulté à penser les rapports propriété/ travail en dehors des grandes et très grandes entreprises. Interrogée par le public sur le sort réservé aux patrons de TPME et PME/PMI, Arlette Laguiller recommandera au camarade de ne pas se faire avoir : les petits patrons étant pires que les gros et fonctionnant sur le même schéma. Si on voit assez bien la proposition « fonctionner » dans les grandes sociétés (encore que la capacité des CE à exercer ce contrôle dans les grandes entreprises demanderait un effort de formation considérable), sa mise en place dans de petites structures est plus compliquée.
Le reste du programme sera plus convenu et délibérément tourné vers les travailleurs. Imposition des dividendes, réforme de la TVA,...Pas un mot sur les luttes annexes et secondaires (écologie,...) avant la séance de questions, ce qui est plutôt une qualité et un gage de sérieux qu'autre chose : LO ne s'embarrasse pas des thématiques à la mode et travaille exclusivement les fondamentaux.
Une candidature de lobbyiste
Le plus intéressant de toute cette affaire restera la chute : Arlette Laguiller revient rapidement sur l'échec de la gauche antilibérale à se fédérer et sur son rôle dans cette élection. Chose à laquelle on ne s'attendait pas, la candidate met en avant, sans utiliser ces termes cependant, qu'elle est une « candidature de témoignage », « une candidature de lobbyiste » pour la classe ouvrière. Donc roule ou roulera pour Royal si celle-ci se comporte bien ; du moins c'est ce qu'on peut en conclure.
Du coup, la révolution passe un peu à l'as, même si elle réapparaît parfois au détour des réponses à la salle. Arlette Laguiller termine en avouant qu'il faudrait un concours de circonstances extraordinaire et qui n'est pas évident à réunir pour que les travailleurs passent au pouvoir : grèves, blocages type CPE puissance 1000,..., soit un vrai scénario de science-fiction qu'elle ne peut... raisonnablement... ni appeler de ses vœux, ni envisager à court terme.
Une courageuse désespérance
Dans sa voix, passe un brin de résignation et d'amertume. Malgré la conviction qui se dégage de son discours et sa pertinence macroéconomique globale (partagée bien au-delà de l'électorat d'extrême- gauche, quand elle parle superprofits), Arlette Laguiller n'est pas loin de renvoyer une image de courageuse désespérance, comme lorsqu'elle éludera la question d'une personne brisée, forte femme à petite voix, au premier rang, qui vient parler de Moulinex. « Je viens parler de Moulinex, parce que vous étiez venue avant. La cellule de reclassement, bah, ça ne marche pas. La plupart n'ont rien retrouvé. Alors tout le monde est venu pour dire que ça allait aller. Mais on a rien retrouvé et on est là, et il n'y aura plus d'indemnités et alors qu'est-ce qu'on va faire. Je viens vous demander parce qu'il n'y a que vous. Qu'est-ce que vous pouvez faire ? ». Il faut se battre, dit-elle. Un frisson dans la salle. Se battre, mais il n'est pas certain que cela soit suffisant, lorsqu'on est pas assez fort. La mort plane sur le mouvement comme sur ces entreprises dont le premier orateur a dressé, en début de séance, la couronne mortuaire. A moins que...
L'Internationale est chantée le poing levé et les yeux qui fixent droit devant. Et ça repart. Arlette Laguiller met fin à la séance. Elle s'excuse : « la campagne est difficile...je veux dire fatigante... pas difficile... tout va bien... je dors peu.... Je voyage beaucoup. » Je verse mon écot au drapeau rouge. Clap.
Illustrations : Photos lors du meeting au Mans par F.B (droits réservés)
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