Joli tour de passe-passe ! Le Théâtre Claude Lévi-Strauss réussit à présenter un programme consacré au chamanisme de Sibérie ... sans chamane. Pourtant, le public amassé dans l'auditorium plein à craquer n'a de cesse de demander, à l'issue des spectacles : « Mais, ils sont où, les chamanes ? » et les organisateurs de rétorquer leur sacro-sainte formule : « Là-bas, quel que soit ce que l'on chante, les esprits écoutent ». Ah ? Bon.

Etonnant, quand même, cet engouement de la foule parisienne pour cette forme d'expression rituelle et les artistes qui se succèdent en quatre soirées reflétant bien la diversité des ethnies réunies pour l'occasion. Le chant diphonique remporte, sans conteste, la palme des applaudissements nourris. « Bobos » hystériques et poseurs ? Pas du tout ; on apprend, dans les remerciements sincères des spectateurs et leurs identités déclinées, qu'il s'agit d'une salle d'aficionados : pratiquant eux-mêmes, membres d'associations, chercheurs ou classes moyennes curieuses.

« New chamanism »
Au fil des soirées, des conférences et des séances de projection, on en découvre un peu plus sur ce chamanisme sibérien, sans doute tant prisé en Europe depuis le retour en force du new age qui porta au pinacle Castaneda et sa petite fumée, dans les 70'. En cela, les organisateurs ne dévient pas de leur objectif : amener à (re)considérer les rituels et les pratiques traditionnelles à l'aune d'un monde où ces questions sont (re)posées de façon grandissante. C'était voir très juste, de placer au cœur de la saison, après le Mahabharata et les masques Bwaba du Burkina Faso, le chamanisme sibérien qui en fait manifestement rêver plus d'un. Henri Lecomte, la cheville ouvrière du programme, a œuvré intelligemment, en associant les expressions présentées par famille linguistique. Les Parisiens en prennent plein les yeux et les oreilles, tant sont divers les instruments, les chants et les quelques danses. Odes à la nature ou à la nation, chants de fiançailles, danse de la grue ... Tout y - passe et les costumes traditionnels, qui ne sont plus portés que dans les festivals, par les groupes folkloriques ici présents, et dans les Klubs, ces centres culturels mis en œuvre par les Soviétiques, sont admirés béatement par les Français en mal d'exotisme.

Heureusement, en quelques phrases, les artistes, assez âgés pour la plupart, remettent à leur juste place leurs pratiques, qui correspondent à un véritable besoin d'affirmation identitaire, après les décennies désastreuses d'assimilation soviétique. Et c'est alors à la beauté de leur expression que l'on s'attache, à la virtuosité des voix et des instruments, aux performances techniques, à la grâce, à la fraîcheur ou à la puissance des interprètes. Et c'est en porteurs d'expressions artistiques que l'on les considère enfin, au-delà du rituel auquel ils sont censés être rattachés et qui a évolué, malheureusement par la force, dans ces sociétés meurtries par l'histoire.

Bien vu : en quatre soirs, c'est tout un pan de l'humanité euro-asiatique qui est balayé. Et l'on se dit, en sortant du quai Branly : « Dieu, que c'est grand, la Sibérie ! »

Illustration : Portrait de Dioul'sinyakou Kosterkine Chaman Nganassane, photo d'Henri Lecomte

Floriane Gaber



A écouter - les CD produits par Buda Musique :
- Dance drums from the Siberian Far East
- Kolyma: Songs of nature and animals
- Yakoutie. Epics and Improvisations
- Visions chamanistes
- Survival
- Voix

La fiche du spectacle sur le site du musée du Quai Branly
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