Comme si on ne perdait pas assez de temps à attendre sa radio du gros colon dans les salles d'hôpital, les chaînes de télévision nous abreuvent de séries médicales qui vont de la plus palpitante à la plus neurasthénique. Rien de mieux pour soigner ses symptômes d'hypocondriaque que de chercher à comprendre pourquoi la télé nous veut malades.
Depuis le succès de ER (Urgences) sur NBC dont la première saison remonte à 1994, les médecins fascinent nos esprits via le petit écran. Et pourtant, il faut le reconnaître : les trois quarts du temps, on ne pige rien à ce qu'ils disent (« Vite, je veux 3 cc de morphine et qu'on pratique une NFS fissa, j'ai peur qu'il ne fasse une asystolie et qu'on ne soit obligé de l'emmener au BO pour une thoracotomie »), on les regarde s'agiter, sauver ou perdre des vies et on se passionne pour leurs histoires d'amour entre collègues - alors que franchement, quand c'était Vivement Lundi, il n'y avait plus personne. Mais qu'y a-t-il donc de si fascinant chez les assermentés d'Hippocrate ? Et comment la télévision est-elle devenue leur salle d'opération de prédilection ?
Du personnel en gravure de mode
Difficile de savoir d'où vient cette idée populaire, mais c'est un fait établi : les médecins sont beaux. Ils bossent comme des fous pour obtenir leur diplôme, mais ça ne les empêche pas d'aller au Gymnase Club dès qu'ils ont cinq minutes après avoir passé quatorze heures au bloc opératoire. Le personnel, infirmiers ou infirmières, sort tout droit d'un défilé de mode. À peine y a-t-il quelques exceptions comme Jerry Markovic de ER (ex Koubiac de Parker Lewis ne meurt jamais) qui s'occupe de l'accueil des malades au Cook County General Hospital de Chicago. Il n'y a qu'à voir le casting de House, de Grey's Anatomy ou de Nip/Tuck dans la spécialité chirurgie esthétique pour s'en convaincre. L'avantage : c'est plus joli à regarder, et quand l'épisode est moyennement palpitant, ça permet toujours de se rincer l'oeil.
Des histoires de cul à moindre coût
Le premier vrai succès du monde médical à la télévision remonte à 1963 et le soap General Hospital. L'hôpital de Port Charles dans l'état de New York est à l'origine de romances et d'intrigues de couloir à n'en plus finir et c'est ce qui scelle la réussite de cette première fiction hospitalière (« Non, John, vous vous trompez. Rebecca ne peut pas devenir votre épouse car c'est la belle-soeur de ce lieutenant revenu il y a dix ans du Viêt-Nam avec une jambe boiteuse »). Ce sont également les histoires d'amour qui émoustillent le cœur des fans de ER, de la relation de John Carter avec Abby au décès de Mark Greene et la peine de sa compagne, Elizabeth Corday. Récemment, Grey's Anatomy a été surnommée « Desesperate Surgeons » tant les coucheries entre les futurs médecins sont devenues l'enjeu majeur de la série. Et puis, les histoires d'amour ou de fesses, c'est toujours pratique : ça permet de faire des épisodes fleuves où les personnages se parlent des heures sur leurs relations sentimentales. C'est universel et le public s'identifie, mission accomplie.
S'affranchir des quotas ethniques
Pour le producteur désireux de remplir la part de représentation des minorités, autant le dire, la série médicale est idéale. La communauté sino-américaine n'est pas assez présente ? Hop, deux femmes cambodgiennes amènent leur gosse malade (House). Il faut rendre hommage aux amérindiens ? Voici justement le dernier représentant des Cheyennes qui arrive pour une sombre histoire de cholestérol (ER). Il y a même les minorités qu'on n'attend pas, comme Goran Visjnic, Yougoslave remarquable dans la même série-phare de NBC. À noter également, la présence systématique dans ces fictions d'un et d'un seul médecin afro-américain (ER, House, Grey's Anatomy, etc.). Pas un de plus.
Les acteurs à la casse
Qu'il s'agisse de General Hospital ou de ER, lorsque le casting d'une série médicale vieillit, fatigue ou devient trop cher, il est facile à remplacer. Puisque le personnage principal de la série est l'hôpital, le turn-over des acteurs ne pose aucun problème, ce qui permet un renouvèlement constant et l'arrivée de nouvelles têtes. Ainsi dans ER, George Clooney peut se tirer sans que cela soit un drame, Anthony Edwards mourir d'une tumeur particulièrement retors, Noah Wyle s'envoler pour l'Afrique (après de longues hésitations), la série ne s'en portera que mieux. Voilà qui rappelle Friends où le Dr. Drake Ramoray (Joey dans le soap « Days of Our Lives », pur pastiche de General Hospital) meurt par inadvertance en chutant dans la cage de l'ascenseur. Plus dur à réaliser avec des séries comme House où le personnage principal redevient l'acteur.
De l'action à tout moment
Si à l'hôpital on soigne nos douleurs et nos peines, du rhume à la rage de dent, c'est aussi là où surgissent de nulle part des effusions de sang, des secousses de corps en fibrillation ou des attaques cardiaques spectaculaires. Tout cela rehaussé de travellings délirants grâce aux longs couloirs de l'hôpital. Ainsi, notre part d'animalité avide de rouge se repaîtra d'une opération que le réalisateur montrera avec grand réalisme ou d'un homme qui arrivera agonisant dans son sang après une incroyable fusillade. Le lieu même facilite l'écriture de rebondissements efficaces et permet au scénariste de se sortir d'une longue discussion stérile entre deux héros amoureux. Mention spéciale à Abby et Carter dans ER et leurs interminables prises de bec ou bien, dans la même série, à Eriq Lasalle et ses difficultés de baby-sitting toujours passionnantes. House utilise, lui, le principe de l'image numérique pour nous plonger littéralement dans le quotidien des cellules nerveuses en décomposition, des globules blancs qui se baladent dans le sang ou des aiguilles qui rentrent dans les vertèbres. Pas toujours réussi.
Un succès à tous les coups parce qu'en fait, on a tous la trouille de mourir
Depuis ER, le nombre de séries qui se passent dans le monde médical est en constante inflation. Il faut reconnaître que pour un producteur, c'est le coup sûr à jouer. Car, si à l'époque, Michael Crichton avait dû convaincre nombre de directeurs de production pour vendre son ER, aujourd'hui n'importe quel tâcheron qui tape à la porte d'une chaîne de télévision avec un projet de série hospitalière est accueilli les bras ouverts. Mais rien de plus normal : le lieu est familier du public, les hypocondriaques guettent les symptômes pour les confronter aux leurs et les ratés de médecine tentent de prendre des cours de rattrapage. L'identification est immédiate, le quidam se retrouve dans la maladie, qu'il connaît ou qu'il connaîtra. Et puis, c'est culturel : on a la frousse de crever et l'hôpital n'est jamais loin du décès. Alors, tant qu'à faire, autant imaginer que ce soit à côté de George Clooney.

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