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Le cinéma de Clint ne serait pas aussi intense que les critiques de ciné, enfermés dans leur cénacle, le disent et le chantent. Le label Eastwood serait un peu galvaudé, sinon très exagéré. Point de vue respectable mais très discutable. Lettres d'Iwo Jima est là pour nous rappeler l'importance et la grandeur de ce cinéaste qui n'a plus rien à prouver. Et ce, encore une fois, malgré l'apparente simplicité de la facture.
Eastwood célébré, Eastwood décoré, Eastwood immortalisé... Voilà à quoi se résume l'accueil fait par la France au dernier grand d'Hollywood. Une célébration sans discussion et qui ne semble pas poser problème. Oui, mais... Certains esprits chagrins ne seront pourtant pas de la fête. Nombre de spectateurs montrent encore des réticences face à l'œuvre du cinéaste, son talent étant loin de faire l'unanimité. Toute discussion autour de ses éventuelles qualités débouche immanquablement sur le débat autour du classicisme de son style, de sa transparence sinon de sa tiédeur et de sa banalité. Et là les critiques émergent, parfois violentes, toujours perplexes face à tant d'éloges, selon elles imméritées. L'accueil toujours enthousiaste réservé aux films d'Eastwood aurait donc tendance à occulter la scission profonde séparant les partisans des contempteurs. Fossé déjà ancien que Lettres d'Iwo Jima ne contribuera pas à combler.
A l'instar de Mémoires de nos pères, il s'attarde sur la bataille, aujourd'hui oubliée, d'Iwo Jima, mais cette fois vue du côté japonais. Il forme avec le premier un diptyque fonctionnant comme les faces d'une même médaille, chaque partie s'ajoutant à son complément tout en l'inversant. Le dispositif pourrait sembler complexe ; pourtant le résultat est d'une clarté exemplaire. Limpide, Lettres d'Iwo Jima l'est sans aucun doute. Par contraste avec la richesse structurelle et thématique de Mémoires de nos pères, cette limpidité est même d'évidence. Enchâssé entre deux temps contemporains, le récit, qui n'est en fait qu'un long flash-back, est linéaire, ponctué ici et là de quelques retours en arrière, très brefs. Si on se retenait d'approfondir, on pourrait y voir un « simple » film de guerre, de ceux qui en montrent l'horreur et l'absurdité sans pour autant la magnifier. Ce qui serait déjà bien en soi, vu le nombre de productions bellicistes ou chauvines qui fleurissent ici et là depuis des décennies. De surcroît, l'humanisme du message est sincère et lucide. Il n'est pas pour autant profond et sa description passe par les passages obligés, sinon les lieux communs du genre. On pourra donc se dire qu'Eastwood nous offre là une œuvre polie et policée, moralement juste mais sans grand génie dans sa vision. Oui, mais...
Oui, mais il faut souligner la particularité du projet. Rares sont les cinéastes américains qui ont tourné entièrement en langue étrangère, pour un film produit par et pour les américains. La démarche est singulière et suffirait à signaler l'importance et la paradoxale marginalité d'Eastwood dans le paysage cinématographique (audace accentuée par le retournement ici opéré: l'ennemi, cette fois, c'est l'Amérique). Néanmoins l'originalité de Lettres d'Iwo Jima ne s'arrête pas là. Car il faut voir en lui plus qu'un film, plus que quelques bobines ajoutées à la petite histoire du cinéma. La volonté d'Eastwood est aussi d'inscrire son film dans l'Histoire, en tant qu'hommage rendu aux hommes tombés au champ d'honneur. Il est à voir comme un monument aux morts, pétri de souvenirs et de respect. Un respect qui, peut-être, empêche le cinéaste américain de se montrer trop critique vis-à-vis du peuple japonais, mais lui évite de sombrer dans la monumentalité. Tout ici est silence, recueillement, lumière feutrée. L'obscurité des grottes creusées par les soldats nippons (pour se protéger des bombardements ennemis), c'est aussi celle de la prière et de la communion, du retour en soi pour mieux questionner l'humain. Lettres d'Iwo Jima, au delà de son statut de film de guerre, est une exploration des ombres, des interrogations qu'elles font naître et des noires pensées qu'elles recèlent.
Car si on est en droit de considérer Eastwood comme cinéaste d'envergure, c'est bien parce qu'il a une vision. Mélange de trivialité et de gravité, elle nimbe Lettres d'Iwo Jima d'un ton unique et qui permet d'excéder le seuil des apparences (celles des «trop classique», «trop simple», «trop de conventions»...). Elle donne à sentir la tragédie de la séparation et de la déchirure. Une douleur qui émerge loin du pays, dans la confrontation à l'autre, à la fois si loin et si proche, que cet autre soit ennemi ou ami. Les mots et les images qui s'écoulent de ces lettres japonaises, extraites de l'enfouissement et du néant, ce sont les mots venus combler les béances de la séparation. Loin des êtres chers, face à ce que l'on ne comprend pas, au milieu de la bataille et de l'horreur, l'homme se réfugie dans la mémoire, seul lien avec ce qui se trouve au loin, encore vivant. En fait, le soldat se retrouve face à lui-même, spectre au milieu d'ombres interchangeables. Confronté à la mort, il se sépare du monde, de l'existence pour vivre une déchirure dont la cicatrice gigantesque serait cette île de sable noir.
Lettres d'Iwo Jima est donc l'œuvre d'un cinéaste portée par une représentation du monde, par un regard qui transcende l'apparente simplicité de sa mise en scène. Un regard d'exploration et de doute et qui traverse tout le cinéma d'Eastwood. Une nouvelle fois, l'homme s'attarde sur la mort, sa représentation et surtout sur son approche, son annonce. Il questionne sa présence, sa place parmi les vivants. Les soldats japonais, plus encore que les soldats américains de Mémoires de nos pères, sont ici des fantômes en sursis, qui survivent encore et toujours. Les détracteurs, jamais à court d'arguments, diront que Clint Eastwood nous refait encore le même film. Ils auraient cette fois raison, mais ils oublieraient de préciser que c'est l'œuvre d'un grand artiste. De cette grandeur vouée à l'essentiel, à ce qui reste quand tout a été vécu : la vie, la mort, le souvenir. Tout le reste n'est que littérature, comme on dit.
Lettres d'Iwo Jima
Réalisé par Clint Eastwood
Avec Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Shido Nakamura
Sortie en salles le 21 février 2007

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