Les mystérieuses stations de la Dharma Initiative dans Lost : opération de salut collectif ou vaste manipulation ?
Enfin la question de l'ordre métaphysique est incarnée par les stations poussiéreuses de la
Dharma Initiative, découvertes progressivement dans la seconde saison par Locke dans les recoins de l'île, dont le nom vient du sanskrit et signifie Loi.
Créées, ainsi que l'affirment les films d'orientation, par un couple de professeurs gauchistes, les De Groot, et un magnat de l'industrie, Alvar Hanso, les stations
Dharma sont un élément central dans le feuilleton et leur signification est aujourd'hui encore irrésolue. On y bascule en effet entre :
- Un rôle mystique, salvateur, incarné par la station
The Swan (le Cygne) et son film d'orientation en super-8. D'après les propos du Docteur Marvin Candle, il s'agit d'empêcher la destruction du globe en tapant, toutes les 108 minutes, une suite de nombres mystérieux (4, 8, 15, 16, 23, 42) sur un ordinateur.
- Un rôle purement psychologiste, comportementaliste, représenté par la station antagoniste
The Pearl (la Perle) et sa cassette d'orientation en vidéo U-Matic. Dans celle-ci, le professeur Mark Wickmund (joué par le même acteur que Marvin Candle) y affirme que le rôle de la station précédente est simplement d'observer comment des individus réagissent devant la nécessité de se sacrifier à une tâche inepte sous le prétexte d'un but spirituellement élevé.
La confrontation des deux stations est également celle des deux compréhensions actuelles possibles de la série
elle-même : œuvre de salut collectif ou gigantesque manipulation du spectateur, apocalypse ou entourloupe.
Enfin, la
Dharma Initiative est une image baroque de la
série dans la série et l'alliance des professeurs De Groot et de Alvar Hanson une métaphore du lien paradoxal entre les producteurs de
Lost et leur diffuseur télévisuel, la chaîne ABC.
Une gnose télévisuelle
Tant d'intelligence sur soi-même est si rare qu'il faut le noter : Lost est, à elle seule, la série qui peut redonner aux plus pessimistes la foi dans l'art et dans la politique, tant ce qui s'y joue est à la fois cérébral et sensible, original et profond, et d'une complexité telle qu'elle peut faire taire tous ceux qui répètent toujours que « les spectateurs sont trop bêtes pour comprendre ce qu'on ne leur explique pas ». Lost est une série simultanément populaire et ésotérique. D'une rare confiance dans les capacités du spectateur à regarder avec attention ce qui lui est montré et à recouper les informations qui ne lui sont données que par bribes, elle le pousse à un effort de compréhension et de retour sur soi proche d'une gnose audiovisuelle qui, Twin Peaks mis à part, n'avait jamais existé auparavant dans le contexte de la télévision.