Ou pourquoi deux bons acteurs connus (Alain Delon et Mireille Darc) et une belle histoire ne suffisent pas à faire un bon spectacle. Adaptée du roman de R.J. Waller dont Eastwood avait fait un film, Sur la route de Madison est une pièce dispensable, dont l'émotion avoisine le degré zéro.


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« Où commence la mièvrerie et où finit la grande passion, je n'en sais rien. » La phrase de Robert James Waller, auteur de Sur la route de Madison est livrée en lever de rideau de l'adaptation théâtrale dispensable proposée, en ce moment-même au Théâtre Marigny.
Pas de grande passion, ici, pas de mièvrerie non plus, juste un sentiment de rien qui se dégage.
Si par hasard, alléchés par l'abondante promo (et l'argument de vente suivant : « une rencontre choc pour une histoire universelle »), vous décidez de franchir le seuil du théâtre d'Hossein et de vous offrir pour cela des places aux tarifs elevés (à partir de 35 euros pour le haut du haut du balcon jusqu'à 78 euros pour un fauteuil aux premières loges et l'espoir fou de voir de près, voire de toucher Mireille et Alain, Darc et Delon), si donc vous décidez d'aller voir Sur la route de Madison, quelques recommandations d'usage d'abord. Indispensables.

Poor Lonesome Delon
Primo, oubliez le film grandiose - bien qu'à l'eau de rose - de Clint Eastwood. Oubliez le vieux, beau, ténébreux cowboy photographe à la gueule burinée (Clint), la ménagère corsetée dans sa robe et les conventions de son bled de campagne qui, d'une existence terne et sombre va passer à la lumière (Meryl). Oubliez la première fois qu'ils s'effleurent, la première danse, et l'émotion sourde qui vous envahit quand vous découvrez qu'après quatre jours d'une passion défiant toute rationalité, elle s'empêchera de le rejoindre, les yeux bordés de larmes, et la main clouée à la poignée de sa camionnette, sous une pluie battante.

Secundo, oubliez le Delon jeune, ténébreux, de Plein soleil, le Delon tout en réserve du Samouraï, la Darc volcanique du Grand blond, les photos de leur passion folle dans la presse people de l'époque. Alain Delon s'est fait rare au cinéma, préférant exercer son art sur les planches. Après découverte de l'adaptation de Bridges of Madison County, signée Didier Caron et Dominique Deschamps, il n'en voit qu'une pour l'accompagner dans cette aventure-là, qu'il coproduit, ce sera Mireille Darc. Elle dit oui et Anne Bourgeois signera la mise en scène.

La mise en scène ? B.A-besque, un brin cinématographique : cinq décors, une quinzaine de tableaux, une voix Off, beaucoup de musique des sixties.

La direction d'acteurs ? Minimale. Delon est en roues libres, Delon fait du Delon (beaucoup moins que sur les plateaux de télé, quand même), paré de son petit treillis beige, de ses chaussures de randonnée, de sa veste avec aigle dans le dos et de son bandana rouge autour du cou. Avec cette façon bien à lui de hausser la voix, de brasser de l'air avec ses bras, de se passer la main dans les cheveux et de prendre cet air inspiré en regardant le lointain, pour débiter des tirades du genre : « Il y a une certaine race d'hommes, Francesca, pour lesquels le monde est trop compliqué » ou « Je suis comme les cowboys, les lions des montagnes, les loups des steppes. » Ouf ! Quant à Mireille Darc, moins coutumière de la scène (sa dernière pièce remonte à 1985), elle joue maladroitement au mieux, faux au pire, un peu écrasée par le monstre qui l'accompagne.

L'histoire d'amour ? Livrée en surface, sans montée en puissance, sans émotion, sans subtilité, sans tourments. Tout y est trop lisse.

Le public ? Conquis d'avance, pour une grande majorité. Fans parmi les fans, de l'un, de l'autre, ou du couple mythique qu'ils formèrent, jadis. A quoi reconnaît-on des fans ? A la façon qu'ils ont de se laisser parcourir par un grand frisson dès l'entrée en scène des acteurs. A leurs applaudissements nourris et répétés dès leur arrivée sur le plateau, et après chaque séquence ( !), comme on applaudirait un numéro de cirque. A leurs murmures répétés (« Il est beau, elle est bien conservée »...).
A leur standing ovation enfin, après 1 heure 40 d'une représentation... très moyenne. Résultat : face à ce pseudo-show, la spectatrice curieuse, presque objective, ouverte et parée de bonnes intentions (mais si, mais si !), se marre un peu, puis se sent bien seule et dépourvue. Et voilà ce qu'elle en dit.

Sur la route de Madison
Mise en scène de Anne Bourgeois
Avec Alain Delon et Mireille Darc
Théâtre Marigny, jusque fin mai. Réservations 01 53 96 70 00 et 0 892 222 333.

Nedjma Van Egmond



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