Adapté du roman de Vassili Grossman, la première mondiale de Vie et destin, mis en scène par Lev Dodine a ouvert la nouvelle édition du Standard Idéal, à la MC 93. Ce spectacle-fresque entremêle les destinées d'une trentaine de personnages dans une grande épopée collective. Traversé de moments bouleversants, le moins qu'on puisse en dire est qu'il touche le public dans sa fibre sensible. Le spectacle est l'objet d'une reprise en ce début d'année 2008, également à la MC93.


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Il n'est malheureusement pas si fréquent que les scènes françaises présentent un spectacle de cette qualité : ampleur narrative, enchâssement des récits, implication de chaque acteur dans un grande entreprise collective. Chaque personnage a pourtant une individualité propre qui existe dans toute sa complexité. Chaque histoire personnelle est le fragment de l'Histoire vécue par les Soviétiques durant les années de la guerre : pendant que l'état-major se concentre sur la défense de Stalingrad, une vieille femme relate dans la dernière lettre qu'elle adresse à son fils, sa déportation vers le ghetto de Berditchev. Son fils, c'est Viktor Strum, physicien atomiste, mis au ban de son laboratoire pour le motif que ses théories sont incompatibles avec une science prétendument léniniste. Finalement, son sort s'arrangera de manière quasi-miraculeuse.

Ce n'est pas le cas d'Abartchouk, bolchevik, opposant à Staline, premier mari de Ludmila, qui ne sait pas que son fils est mort sur le front, et qui sera lui-même assassiné au goulag par un de ses codétenus. La sœur de Ludmila, Euvguénia est l'amante de Novikov, un officier de l'armée rouge, fou d'amour pour elle, alors qu'elle aime encore Krimov, détenu par le NKVD, pour la raison que Trotsky, un jour, fit l'éloge d'un de ses articles.

Une symphonie lyrique
Le foisonnement des épisodes fait de ce spectacle une symphonie. Le metteur en scène Lev Dodine orchestre celle-ci en faisant se succéder les scènes selon une rythmique toute musicale, ce que souligne les chants et la représentation de la fanfare dans les scènes se déroulant dans les camps. L'usage de la musique change au cours du spectacle : le lied tiré du Chant du cygne de Schubert, chanté volontairement faux par les détenus, agit d'abord de manière décalée : le désespoir du sujet solitaire, tel que le romantisme le mettait en exergue, se voit rapporté à celui vécu par ceux à qui le statut d'individu est précisément dénié (ainsi les scènes d'appel où chaque détenu répond à son numéro). Dans la dernière scène le même lied est joué (juste) dans des circonstances, disons, poignantes, bien que le mot ici paraisse faible, et retrouve son sens premier.

Un rideau de volley
De même, l'organisation spatiale du spectacle, inclut des univers antagonistes dans les mêmes aires de jeu : ainsi le filet, placé de biais, qui partage la scène, sert, en premier lieu, à un jeu de volley entre les comédiens, avant de prendre une signification bien moins anodine en devenant le grillage qui clôt le ghetto et les camps. De part et d'autre, un sommier, un buffet, une baignoire, la table et les chaises d'une salle à manger meublent tour à tour l'appartement des Sturm, le bureau d'état-major ou celui du gestapiste. La présence de personnages circulant entre ces univers renvoie à la multitude des connexions qui lient leurs itinéraires les uns aux autres : celui-ci est au goulag, parce que celui-là peut-être l'a dénoncé ; celle-ci tente de le sauver parce qu'elle éprouve encore de l'amour pour lui : tous ces destins sont liés dans la mesure, où, bon gré, mal gré, tous ont subi, à des degrés divers, le joug du stalinisme.

Une finalité mémorielle
La finalité du spectacle est mémorielle : Lev Dodine insiste, dans ses propos, sur l'oubli qui, selon lui, guette la jeune génération. Il fait donc état des souffrances endurées par les Juifs, les opposants, les intellectuels et tous les anonymes qui ont subi la terreur et les privations. Mais il laisse en hors champ l'exposition des mécanismes qui ont conduit à l'engrenage de peur, de lâcheté et de délation, sur lequel s'est fondé le système stalinien. Persécutions raciales et répression politique sont perçues au travers de la douleur subie par les sujets qu'elles frappent, et apparaissent l'une et l'autre, comme le produit d'un Mal inhérent à la condition humaine. Ainsi, le fait que le pouvoir stalinien, prétendant défendre l'héritage de la révolution s'acharne sur ceux qui en furent les adhérents les plus fervents, n'est qu'une aberration de plus dans cette folie. Lev Dodine en appelle au devoir de mémoire envers les persécutés, comme si (et il n'est évidemment pas le seul à le penser) la mémoire portait cet impératif en elle-même. Le débat est délicat : d'interroger la causalité des événements qui a pu générer ces persécutions permet-elle de mieux comprendre le mal dans sa globalité ? Et Lev Dodine sera-t-il parvenu à motiver la finalité d'un tel impératif sans en passer par une approche plus pé du stalinisme ? A en juger par l'enthousiasme de la majorité des spectateurs français, le cas est plus théorique que pratique : il faudra s'en remettre à l'avis de la jeune génération russe quand le spectacle aura tourné.

Vie et destin
D'après le roman de Vassili Grossman
Mise en scène de Lev Dodine
Du 4 au 7 février 2007 à la MC93, 1 boulevard Lénine, 93000 Bobigny 01 41 60 72 72
Reprise du 10 au 16 mars 2008 à la MC93.

Julie de Faramond



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