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Les personnages de Lost

Confrontation de systèmes


Les personnages de Lost


La métaphysique de Lost (2/5)

Lost est un feuilleton choral qui voit s'affronter les grandes tendances de l'humanité, incarnées par les différents personnages, qui doivent atteindre le compromis nécessaire à l'organisation d'une société. Lost, ou l'humanité unifiée ?

Le sujet de la première saison de Lost est, une fois instaurée la tabula rasa et résolus les éternels problèmes de filiation (tous les personnages ont des parents atroces et indignes, et viennent de sociétés corrompues, dont on saisit la méchante influence dans les flash-backs), la manière de renouer le lien social et d'organiser la survie des rescapés.
Plusieurs systèmes de régulation économique et sociale se confrontent, incarnés par différents personnages.

Jack : le socialisme
Jack Sheppard, the man of science aux idéaux communistes, chirurgien au père alcoolique et leader par défaut des rescapés, incarne un socialisme progressiste dont le risque est toujours de basculer dans l'administratif pur. D'une générosité et d'un courage sans exemple, il est limité par son raisonnement purement positiviste, ses auto-critiques successives et sa mauvaise conscience. Ce que Jack doit intégrer sur l'île, c'est qu'on ne peut jamais sauver tout le monde à la fois, et que chaque action est discriminante : en aidant quelqu'un, on laisse toujours quelqu'un d'autre en attente, ou à l'abandon.
Sawyer : le capitalisme sauvage
James Ford alias Sawyer, the con man, le « mauvais garçon », représente, quand à lui, l'instinct de propriété et un capitalisme sauvage tendant à l'anarchie. Sa devise est every man for himself, mais il est secrètement dirigé par un désir de mourir qu'il masque par un égoïsme feint et une mentalité de redneck. Ce que Sawyer doit assimiler dans cette nouvelle structure, c'est que le salut individuel est impossible, et qu'en se séparant de toute conscience de sa relation à autrui, on ne fait jamais que se mutiler soi-même.
Locke : le système symbolique
John Locke, lui, incarne une économie néo-primitive, chamanique, fondée sur l'absence d'égo du chef, soumis au système symbolique, et une confiance panthéiste dans les ressources naturelles. Locke, le chasseur et man of faith, doit toujours déjouer les pièges de Dieu : les lockdown et deus ex machina de l'île. Sa force vient de la faiblesse qu'il a toujours eue en dehors de l'île : sa confiance et son acceptation d'autrui, qui l'ont entraîné à être piégé tout le long de son existence sur le continent, mais qui, une fois la tabula rasa instaurée, se transforme en puissance d'intégration de l'inconnu.
Sayid et Kate
Deux autres personnages, en retrait de ces trois premiers, incarnent deux tendances supplémentaires de l'humanité : Sayid, qui est également un leader, non économique mais politique, et toujours en retrait des trois autres, et Kate, la paria.
Ex-officier irakien, musulman et universaliste, Sayid doit toujours dépasser le sentiment fondé d'offensé de la civilisation dont il a été la victime, pour employer ses multiples talents à renouer le lien social dans un état de guerre totale. Successivement victime du gouvernement de Saddam Hussein, de l'Invasion américaine du Golfe, des services secrets américains le poussant à faire de ses amis des kamikazes, et, sur l'île, du meurtre de sa bien-aimée par une ex-flic stupide, il doit, à chaque fois, transcender son humiliation pour mettre à profit son intelligence scientifique et psychologique.
Enfin, la canadienne Kate, voyou au grand cœur, garçon manquée sexy et criminelle innocente en cavale, inclut au cœur des décisions du groupe la voix du paria, la parole pure de la survivante et la connaissance des lois que seule peut obtenir celle qui en a toujours été la victime et l'opposante.

Les réfugiés sont l'avant-garde de leur peuple
Ces cinq héros figurent les cinq tendances principales de l'humanité : Nord (Kate), Sud (Sayid), Est (Jack), Ouest (Sawyer) et Centre ou Pôle (Locke, l'homme intérieur), ici réunis pour apprendre le vrai sens de la politique, qui est d'harmoniser ses subjectivités dans la recherche du bien commun, une fois chacun débarrassé de son histoire et de ses repères géographiques, climatiques et moraux. L'unité qu'ils arrivent à former, à travers les tensions mêmes que leurs oppositions font sans cesse naître au sein du groupe, illustre magnifiquement l'aphorisme célèbre de Hannah Arendt selon lequel les refugiés sont l'avant-garde de leur peuple.

L'interdépendance universelle
Lost prend également son sens unifiant à travers les flash-backs où les personnages principaux sont reliés par des personnages secondaires, intermédiaires, qui font la passerelle entre leurs existences précédentes : le père de Jack, par exemple, a été un intercesseur essentiel (et négatif) dans le destin de Sawyer (qui a tué, à son conseil, un innocent), et Jack lui-même, devant le choix de devoir opérer immédiatement une des deux victimes d'un accident de voiture, en sélectionnant arbitrairement l'une des deux parties, a laissé mourir le père de Shanon (une des rescapés) et a été, involontairement, le déclencheur de sa mise au ban social.
Cet entrecroisement des récits des rescapés renvoie à l'intuition, toujours présente dans Lost, d'une interdépendance universelle, et donc de l'action réciproque de chacun sur tous les autres.

Docteur Léon Murphy

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