La métaphysique de Lost (1/5)
Et si Lost était le programme le plus intelligent qu'ait produit la télévision ?
Extrêmement populaire, la série créée par J.J. Abrams est en même temps terriblement complexe, et donne tort à ceux qui pensent que le spectateur ne comprend que ce qu'on lui explique. Décryptage des enjeux politiques et métaphysiques d'une série remarquable.
Lost est le premier feuilleton à ce jour à renouer avec l'exigence de Twin Peaks, qui est de soumettre la sentimentalité naïve du spectateur à l'épreuve de la métaphysique expérimentale.
Depuis Twin Peaks, on n'avait jamais autant remis le cœur et la croyance à leur place. Sans aucun cynisme, sans aucune ironie ou méchanceté, mais avec la grandeur réelle de l'humanité dans ses moments de crises historiques, qui est de se hisser au-dessus des contingences de son présent et des contradictions de son passé, au-dessus des conflits d'intérêt et des querelles de clocher, et de ne pas regarder en arrière mais en avant.
Le point de départ : l'accident.
On connaît le point de départ de Lost : l'avion Oceanic Airlines 815 s'écrase par accident sur une île mystérieuse. Les rescapés ne peuvent pas s'enfuir ni communiquer avec l'extérieur, mais surtout ils ne savent ni où ils sont, ni la nature de l'île sur laquelle ils se sont écrasés. Très vite, le désir de partir s'efface devant la nécessité de comprendre où ils ont atterri et surtout pourquoi ils y sont tombés. Car tout tend vers l'hypothèse qu'ils ne se sont pas retrouvés là par hasard. Au contraire, ils sont là pour découvrir :
1) Qui ils sont.
C'est le sens des flash-backs, dont ils rejouent le contenu relationnel comme des psychodrames.
2) Comment survivre ensemble dans un climat d'hostilité.
C'est le rôle (par défaut) des autres, the others, les habitants précédents de l'île, dont on ne connaît aujourd'hui encore ni l'origine ni les fins.
3) Quelle est la véritable nature de la réalité qu'ils expérimentent.
C'est la raison d'être des stations de la Dharma Initiative et de leurs films d'orientation, qu'ils découvrent au cours de leurs pérégrinations dans l'île.
Dans Lost, comme dans Twin Peaks, nous ne sommes plus en Amérique, ni même dans le cadre de la civilisation occidentale ou dans les atermoiements de sa dissolution.
Nous avons franchi la barrière du Pacifique, et nous sommes entrés dans autre chose.
L'île : l'inconnu et la révélation.
Le sujet de Lost est : l'inconnu.
Et si quelques uns de ses personnages principaux sont des Américains (il y a aussi une Canadienne, une Australienne, un Anglais, un Irakien, deux Coréens, un Ecossais, un Nigérien, une Française, une Mexicaine, deux Brésiliens), ils ont perdu tout repère autre que leurs souvenirs - tous essentiellement traumatiques - et doivent reconstruire, en partant de zéro, une existence commune.
Post-civilisationnelle, mais pas post-humaine, la série Lost, centrant chacun de ses épisodes sur les flash-backs d'un de ses personnages, déplace sans cesse son propre centre, et intègre, en même temps qu'un nouveau personnage, des nouveaux problèmes à son corpus d'idées et de thèmes. C'est un feuilleton choral, sans personnage principal donc, mais avec un héros : l'île elle-même, soit, de Jules Vernes à René Daumal, et de L'Apocalyse de saint Jean aux bandes dessinées de Jean-Claude Forest, le lieu de la révélation, le lieu de l'anamnèse et du retour sur soi par excellence.

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