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Le Théâtre du Soleil

« Le Théâtre du Soleil, une utopie marginale »


Le Théâtre du Soleil


Rencontre avec les acteurs du Théâtre du Soleil à l'occasion des Ephémères

Jeunes et moins jeunes, compagnons du Soleil de longue date ou plus fraîchement arrivés, ils sont près de 40 acteurs à incarner Les Ephémères. 40 acteurs qui jouent, mais aussi chinent dans les brocantes, actionnent des décors, cuisinent pour les autres. Dans la troupe d'Ariane Mnouchkine, l'engagement est physique, moral, émotionnel. Total. Rencontre chorale avec quatre de ses comédiens.


- Vos impressions ? Les éphèmères du Soleil sur le Forum théâtre

Un après-midi de février, à la Cartoucherie. Il est 16 heures, le Soleil est levé depuis longtemps déjà... En cuisine, certains préparent des litres de thé, café, certains coupent des tomates ; en coulisses, d'autres règlent les décors, d'autres encore commencent à s'échauffer. Ainsi va le petit monde d'Ariane Mnouchkine, tel une ruche bourdonnante. Dans Les Ephémères, ils endossent mille et un costumes différents. Delphine Cottu (10 ans de Soleil) est tour à tour une jeune femme qui vient de perdre sa mère, une petite fille qui prépare son sapin de Noël, une ado punkette sur les traces de son passé, Maurice Durozier (26 ans de Soleil) un papi gâteau et un mari nostalgique, Serge Nicolaï (10 ans de Soleil) un jeune loup et un père violent, Juliana Carneiro da Cunha (16 ans de Soleil) un médecin compatissant, une mère endeuillée ou une responsable de pension généreuse. Tous ont délaissé un temps leurs tâches respectives pour raconter leur vision du Soleil.

Fluctuat : Comment arrive-t-on un jour au Théâtre du Soleil ? Et pourquoi décide-t-on d'y rester ?
Maurice Durozier : Comme beaucoup, j'ai rencontré Ariane Mnouchkine à l'occasion d'un stage. Le théâtre dans le concret. En fait, c'est assez mystérieux, plus ça va, plus je pense qu'on ne choisit pas vraiment sa famille de théâtre. En fait c'est le théâtre qui, naturellement, nous rapproche. Il faut avoir envie de cette vie de troupe, de ce partage permanent, de ce risque commun, mais il n'y a pas de meilleur endroit pour faire ce métier qu'une troupe comme le Soleil.

Delphine Cottu : J'ai travaillé longtemps avec Joséphine Derenne, une ancienne comédienne du Théâtre du Soleil [Madeleine Béjart dans le film Molière ndlr]. Ce qu'elle m'en disait me faisait envie et puis j'ai vu Tartuffe, et la flamme qui s'en dégageait m'a énormément attirée. J'avais envie de vivre quelque chose d'intense, d'un engagement total. C'était l'endroit rêvé.

Juliana Carneiro da Cunha : J'étais à l'époque danseuse à l'Ecole de Béjard et j'ai été bouleversée par l'Age d'or. Entrer au Soleil c'était un but, un rêve. Je ne m'imagine pas faire mon métier ailleurs, sauf, peut-être au Brésil, dans mon pays.

Le Soleil est à part dans le paysage théâtral français...
M.D : C'est passionnant, on y explore toujours de nouveaux territoires, on va toujours vers l'inconnu, et on s'y pose une question essentielle : « qu'est-ce que c'est que faire du théâtre aujourd'hui ? ». C'est une utopie marginale qui permet d'échapper au système. On y a le temps et la liberté de créer.

D.C : Ici, tout est possible, tout est ouvert.

C'est passionnant... mais difficile, d'appartenir au Théâtre du Soleil ?
D.C : C'est dur, mais pas vraiment comme je l'imaginais. En fait, c'est dur sur la durée, c'est une vraie course de fond, un rythme de marathonien, où l'on est en rapport avec le travail tout le temps. Ariane nous fait creuser, nous met face à la difficulté, nous sollicite énormément et ne nous lâche jamais. C'est un plaisir immense, mais cela demande beaucoup de courage, il nous faut toujours être présent, dans l'émotion, et donc exposé.

M.D : C'est vrai que le Soleil nous permet de vivre notre vie d'acteur dans des conditions exceptionnelles, mais demande un investissement énorme. On s'occupe du jeu, de la régie, de la nourriture. J'y ai passé onze ans, avant de ressentir le besoin de faire une pause... de onze ans ! (rires) Et cela m'a permis de mieux y revenir. Pour être au Soleil, il faut y être heureux.

J.C : C'est difficile parce que très exigeant et fatigant. Nous sommes des comédiens, avec chacun nos faiblesses. La fatigue y est physique, psychologique, émotionnelle.

Serge Nicolaï : Ici, nous sommes en perpétuelle évolution. Il y a le travail d'acteur, et tout ce qu'il y a autour. On s'enrichit, on progresse, artistiquement et humainement.

Les Ephémères sont une création collective. Quel a été son point de départ ? Sur quoi Ariane Mnouchkine vous a t-elle demandé de travailler pour construire les différents épisodes ?
D.C : La proposition de départ c'était la fin du monde en quelque sorte : imaginez qu'une comète va s'écraser sur terre, qu'est-ce qu'il se passe ? La voie étant de dire nos intimités, les éléments fondateurs de notre existence. La comète est entrée en chacun de nous et on s'est demandé ce qui, pour nous, était important à raconter. Nous avons plongé en nous-mêmes, nous nous sommes révélés des choses à travers le théâtre. C'était une sorte de fleuve immense (sourires). Il a fallu choisir, ensuite... C'est pour ça que ça a été aussi long. Neuf mois au total. Une grossesse !

M.D : Nous avons mis nos « visions » sur le plateau. Ariane est notre premier public et elle se disait « si je suis émue, le public le sera ». C'était son critère, c'est elle qui disait qu'une vision était réussie ou pas, et qui choisissait. A l'origine, il y avait plus de 400 séquences. On en a retenu une cinquantaine... Les moments de vie viennent de sentiments intérieurs, mais ils s'inscrivent dans un théâtre concret, un théâtre du détail. Il fallait aller vers l'absolument vrai, dans chaque élément de l'espace jusqu'à la nourriture. C'est comme cela qu'on a bâti les décors, en fouillant chacun, à droite à gauche dans les vide-greniers, les brocantes, les trottoirs...

Quand la matière première est celle de son intimité, cela doit être plus difficile qu'un texte d'auteur ?
M.D : Bien sûr ! Pas d'auteur, pas de sujet, c'était déstabilisant, désemparant, et vertigineux à la fois. D'habitude, nos imaginaires se mêlent et là, ce qui est magnifique, c'est d'avoir accepté que nos inconscients se mêlent. C'était un pari incroyable que de passer de l'intime à l'universel.

D.C : L'intime, pas le privé... C'est un spectacle où il fallait beaucoup de courage, il fallait se mouiller, dire des choses de nous, en entendre des autres, sans être impudique.

S.N : Les Ephémères, c'était une incroyable liberté, nourrissante et fertile. Cela allait de pair avec la confiance dans le regard d'Ariane et des autres.

Ce spectacle suscite une émotion toute particulière chez les spectateurs... Pourquoi ? Et le ressentez-vous sur scène ?
D.C : On ressent très fort le silence, l'écoute. Les visages bouleversés, il y en a, mais nous nous en protégeons quand nous sommes sur scène.

J.C. : Oui, on sent l'émotion, dans les rires, certaines paroles. Mais pour la première fois, je joue en ne cherchant pas les yeux des gens. C'est très troublant de croiser les regards. Il nous vaut mieux rester dans notre histoire. Je crois que l'émotion est forte car Les Ephémères parle aux gens d'eux. On sort d'ici avec la notion très forte que nous sommes éphémères et que nous ne devons pas perdre de temps dans de vaines querelles. Il ne faut jamais repousser les choses, les mots à plus tard, il faut célébrer. Célébrer chaque moment. »

Propos recueillis par Nedjma Van Egmond

[illustrations : photos Michele Laurent]

Nedjma Van Egmond

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