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La culture est-elle une marchandise ?
La polémique fait rage dans les milieux de la culture : faut-il ou non autoriser le prêt à long terme d'œuvres, avec contreparties financières, à des musées étrangers ? Le patrimoine est-il « louable » ? Retour sur les arguments des "pro" et des "contre".
Tout a commencé par une tribune, publiée le 13 décembre dernier dans Le Monde par trois sommités de l'histoire de l'art et des musées en France, personnalités très peu connues du grand public, mais fort respectées dans le petit milieu de la culture. A savoir : Françoise Cachin, autrefois directrice du musée d'Orsay, puis des Musées de France, Jean Clair, ancien directeur du musée Picasso et brillant commissaire d'exposition (la dernière en date, « Mélancolie », fut un immense succès, malgré la frilosité première des institutionnels), et Roland Recht, historien de l'art éminent et professeur au Collège de France. L'article, intitulé hardiment « Les musées ne sont pas à vendre », critiquait notamment les diverses opérations futures de « prêts » à long terme d'œuvres majeures du Louvre à des musées étrangers, soit préexistant, comme c'est le cas du High Museum d'Atlanta, soit à construire, comme à Abu Dhabi (où Jean Nouvel est pressenti, et où un nouveau Guggenheim par Frank Gehry est en projet). Selon les auteurs, ce principe de prêt engageant des contreparties financières équivaut à de la location, ; il serait en contradiction avec celui de prêt à vocation essentiellement scientifique et de diffusion culturelle qui, tacitement, régit l'organisation des expositions temporaires depuis des décennies.
Au départ, cette question de pure politique culturelle ne semblait pas devoir intéresser le public, ni même la presse. Or, le texte a été immédiatement relayé, d'abord sur Internet, par l'intermédiaire du site La Tribune de l'Art, qui publia une pétition (aujourd'hui signée par 4000 personnes), et dont le directeur, Didier Rykner s'est vu affublé du titre de « gardien du temple » par Le Monde, puis par les grands quotidiens nationaux et même internationaux, avec un article, « La France tremble tandis que le Louvre lorgne vers l'étranger », dans le prestigieux New York Times. La polémique touche aussi le Musée national d'Art moderne, dont une antenne est prévue à Shanghai.
La raison de l'intérêt que suscite ce débat est en effet essentielle. La question « Faut-il ou non « prêter » des œuvres d'art contre de l'argent ? », oppose deux conceptions de la politique culturelle, voire de la société. D'un côté, on plaide pour l'exploitation des potentialités pécuniaires du patrimoine français pour en dégager des revenus qui eux-mêmes serviraient, en retour, à protéger ce patrimoine, à l'alimenter, à le mettre en valeur, etc. De l'autre, on affirme que les biens culturels sont inaliénables, et doivent être toujours accessibles au public français et aux touristes étrangers en France (qui constituent la moitié des visiteurs du Louvre).
Les partisans du pour expliqueront qu'il faut faire sortir la culture française de ses frontières, les œuvres des musées français de leurs boîtes, les esprits vieillots de leur conservatisme, et, pourquoi pas, faire rentrer un peu d'argent (13 millions d'euros de la part d'Atlanta, environ 1 milliard de celle d'Abu Dhabi) : après tout, la culture aussi est une marchandise. Les « contre » répliqueront, en particulier au sujet d'un éventuel musée à Abu Dhabi, que les œuvres prêtées ne devant en aucun cas représenter de corps nus ni faire référence à la religion judéo-chrétienne, la diffusion de la culture française sera bien limitée (par ailleurs, l'émirat compte 700 000 habitants, nombre à mettre en relation avec celui, record, de 8 millions de visiteurs au Louvre l'année passée) ; que les réserves des musées français ne sont pas inépuisables ; que le Louvre ne peut devenir une marque (le nom a été vendu au projet d'Abu Dhabi pour vingt ans), comme celle d'une marque de vêtements ou de fast-food dont on retrouverait des ersatz dans toutes les grandes villes du monde ; autrement dit que la culture n'est pas à vendre (ni à louer...).
Ainsi une question essentielle (et d'ailleurs absente du débat présidentiel) est posée : la culture, qui est certainement ce que la France exporte déjà le mieux, est-elle une marchandise comme les autres ? Diffuser la culture est un principe humaniste, typiquement français, issu de la pensée des Lumières. Aujourd'hui le débat est là : diffuser la culture, mais comment, pour qui et pourquoi.
Le Louvre est-il à louer ? la discussion continue sur le forum arts.
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