Biologiste et docteur, le photographe Roman Vishniac, pressentant l'extermination du peuple juif, le sien, a arpenté toute l'Europe centrale et orientale entre 1935 et 1939 pour laisser une trace. 16 000 clichés pris, 2000 épargnés, et 70 exposés en ce moment au Musée d'art et d'histoire du judaïsme. La beauté rare des photos se double d'intense émotion et d'effroi quand on pense au destin de leurs sujets.


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Un garçonnet aux grands yeux noirs, chapeau de feutre mou, papillotes sur les côtés, regarde derrière lui, l'air rieur, malicieux. En premier plan, un peu flou, on devine le sourire d'un autre enfant. Des images d'insouciance à la résonance singulière et terrible quand on sait qu'une année plus tard, ces gosses, et tant d'autres, prendraient le chemin des camps de la mort.

Quand Hitler prend le pouvoir, en 1933, Roman Vishniac pressent le danger. Et l'urgence. Quatre années durant, il plonge donc dans le monde juif d'Europe centrale et orientale, le Yiddishland. Avec une mission : témoigner.
« Pourquoi ai-je fait cela ? (...) Il fallait le faire. Je sentais que le monde allait être happé par l'ombre démente du nazisme et qu'il en résulterait l'anéantissement d'un peuple dont aucun porte parole ne rappelerait le tourment. Il était de mon devoir de faire en sorte que ce monde disparu ne s'efface pas complètement. »

En Pologne, Hongrie, Tchecoslovaquie, Lituanie, Ukraine, il arpente les villes et les campagnes. Il a deux appareils photo, un Leica, gardé dans un mouchoir, dont il se sert en faisant mine de s'essuyer le front, et un Rolleiflex camouflé dans son manteau.
Tantôt Vishniac se fait passer pour un voyageur de commerce, tantôt, pour tromper la police, il photographie de beaux immeubles, de belles rues, tout en n'oubliant pas les portraits. Ce qui lui vaudra onze séjours en prison, dont sept mois passés dans l'obscurité totale d'une cave. « Mais ça en valait la peine », assure le vieil homme, dans un entretien filmé.

Passeur de mémoire
Il surprend la population dans son quotidien, la vie comme elle va, et bientôt n'ira plus.
Des cours d'immeubles, des gens à leur fenêtre. Ici, un couturier, un cocher, là un boulanger, un imprimeur ou un restaurateur de meubles, des colporteurs battant le pavé, encore des fidèles sortant de la synagogue. Portraitiste hors pair,Vishniac affiche un goût et un don tout particuliers pour la spiritualité. Dans une salle mal éclairée, de jeunes élèves étudient le Talmud. Autour d'eux, un halo de lumière de toute beauté, qui donne à l'instant une allure crépusculaire, au sens propre et symbolique. Vishniac croque aussi des visages de vieux. Des rabbins, des sages, des érudits, longue barbe blanche, regard mélancolique. Des passeurs de savoir. Comme lui sera passeur d'images. De mémoire.

Ce qui ajoute à l'émotion des images, ce sont les textes qui les accompagnent. Vishniac y raconte comment il a rencontré ses sujets, leur parcours, et parfois ce qui les attendait. Beaucoup sont morts dans les camps. Quand il arrive aux Etats-Unis en 1941, Roman Vishniac essaie d'attirer l'attention des autorités sur le sort des juifs. En vain. En 1943, il expose à l'Université de Columbia et écrit aux Roosevelt. Sans succès. Il faudra attendre 1947 pour qu'il publie ses photos dans un recueil en anglais et en yiddish.

« Mes photos devaient être pleines de vie, pour rendre le souvenir vivant », clamait-t-il. « Y suis-je arrivé ? Le futur donnera la réponse ». Le présent l'a donnée...

Un monde vivant
Exposition Roman Vishniac
Prolongée jusqu'au 25 février au Musée d'art et d'histoire du judaïsme.
Entrée 4 et 5,50 euros.

Roman Vishniac. Avec l'aimable autorisation de l'International Center of Photography, New York ©Mara Vishniac Kohn]

Nedjma Van Egmond



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Sur le web :
- Le site du musée



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