Entretien avec Eric Dupin
Sur fond de montée de l'hyperindividualisme et des angoisses sociales, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy pratiquent un discours qui célèbre les valeurs pour ne pas interroger la question des inégalités. Mais ils ne le font ni pour les mêmes raisons, ni avec le même succès. Eric Dupin décrypte.
Vous parlez de droitisation de la société mais on a plutôt l'impression qu'un candidat de droite comme Nicolas Sarkozy "gauchit" son discours...
Il ne faut pas confondre droite et libéralisme comme il ne faut pas confondre gauche et peuple. Il y a une évolution vers la droite en Occident, dans ce que j'appelle les pays riches et vieillissants. Mais cette droitisation n'est pas une conversion au libéralisme. Même si nous avons pour la première fois un candidat qui a un programme d'inspiration libérale aussi clair. Mais certains de ses choix sont plus conservateurs que libéraux : la baisse de la fiscalité sur la transmission du patrimoine c'est clairement une mesure conservatrice, une manière de conserver des privilèges, les libéraux sont théoriquement plutôt pour l'égalité des chances.
Quand il parle du peuple avec une bonne dose de démagogie, Nicolas Sarkozy tente simplement de profiter de la mésentente qui s'est installée entre la gauche et les catégories populaires.
On parle beaucoup de l'insécurité sociale dans cette campagne, un thème plutôt porteur pour la gauche.
Si la gauche avait un réel projet, elle pourrait prendre appui sur cette insécurité sociale profondément ressentie pour en faire un facteur de changement. S'il s'agit simplement de prendre en compte dans les discours ce sentiment, la droite peut également le faire. L'aspiration à la protection ne porte pas obligatoirement vers la gauche. Si la France me semble aujourd'hui à droite idéologiquement, les réflexes antilibéraux restent très présents.
Si elle n'est pas d'ordre libéral, quelle forme prend cette droitisation ?
Elle joue sur les peurs et la tentation d'un repli assez illusoire sur des valeurs traditionnelles. Dans un monde soumis aux dures lois de la mondialisation et d'un hypercapitalisme à domination financière, on assiste à la montée de vives angoisses économiques et sociales. Le capitalisme contemporain, également fondé sur la frénésie consumériste, engendre également un hyperindividualisme qui est une facteur très lourd de droitisation. Face à ces évolutions, on promeut le travail ou la famille de manière assez réactionnaire. Chez Ségolène Royal c'est très frappant : elle a dit ne pas vouloir laisser à Sarkozy le discours sur la revalorisation du travail. Alors qu'il y a une contradiction terrible entre ce thème et la réalité d'un travail très peu considéré par rapport au capital. Plus les salariés sont considérés comme corvéables et jetables et plus on entend un discours célébrant la valeur travail destiné à masquer cette réalité.
A vous entendre Ségolène Royal incarne autant que Sarkozy cette droitisation...
Sarkozy est tellement ancré à droite, que Ségolène Royal n'a pas de mal à se situer nettement plus à gauche que lui ! Mais elle a un discours très moraliste, notamment sur le travail. Elle parle des méchants patrons, comme Sarkozy avec ses patrons voyous, mais ne remet jamais en question le système économique. Les deux principaux candidats se contentent surtout d'exploiter les peurs populaires. Royal parle d'ordre juste comme si elle cherchait à retrouver une harmonie perdue, c'est typique de la culture de droite. Sur la sécurité, elle est allée plus à droite que Jean-Pierre Chevènement qui avait pourtant choqué la gauche à une époque pas si lointaine.
On peut y voir la volonté de ne pas laisser certains thèmes comme chasses gardées de la droite...
La gauche a eu tort de refuser longtemps de voir en face la question de l'insécurité. Mais on peut invoquer la responsabilité individuelle à ce sujet sans oublier les causes sociales de ce problème. Comme on peut parler du problème de l'intégration des populations d'origine immigrée sans habiter le paysage mental de la droite.
La gauche serait-donc en déshérence idéologique ?
Je crois que les socialistes ont choisi Ségolène Royal par opportunisme et à cause d'une lecture naïve des sondages. Elle semblait assurer la victoire contre Sarkozy. Au-delà de ses bourdes et valses hésitations, Royal incarne finalement le manque d'orientation politique claire du PS. Son succès a été celui de l'ambiguité. Si elle en sort, elle risque de décevoir une partie de ses soutiens, si elle y reste les gens vont finir par se demander qui elle est. La démocratie participative, c'est essentiellement du marketing.
Sans boussole théorique, la tentation du populisme est plus forte?
Je n'aime pas trop le terme de populisme qui traduit souvent un mépris du peuple. Je préfère celui de démagogie.
Je veux parler de flatterie démagogique. N'y a t-il d'ailleurs que les deux favoris qui s'y adonnent ?
François Bayrou n'en est pas exempt. On a l'impression qu'il gauchise l'UDF mais il a une posture démagogique antiélite plutôt droitière alors qu'il appartient à un courant qui s'adressait traditionnellement plutôt à l'intelligence. Parmi les principaux candidats, vous n'en trouverez aucun pour interroger vraiment les structures économiques et sociales. Sauf parfois Sarkozy, mais dans un sens libéral.
Dans un tel contexte, la droite est bien partie...
La droite a une idéologie, une cohérence interne, libéral-conservatrice-autoritaire. Contrairement à ce qu'on pense parfois, Nicolas Sarkozy n'est pas un nouveau Chirac. Au-delà de l'ambition démesurée du personnage, il y a un vrai phénomène politique. La droite peut avoir l'occasion de remodeler la société française, avec une réforme libérale, pour le meilleur ou pour le pire parce que certaines personnes vont souffrir. Avec Royal, la gauche prend le risque d'une défaite humiliante...
Propos recueillis par Daniel De Almeida
A droite toute
Eric Dupin
Fayard
Illustrations : 1. Photo de metro par Voetmann sur Flickr| 2. Eric Dupin (dr)|3. Couverture "A droite toute"
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