au Théâtre du Rond-Point
Jacques Osinski se lance pour la première fois dans la mise en scène d'un texte contemporain et bien lui en prend. Dans une simplicité époustouflante, il crée au théâtre du Rond-Point L'Usine de Magnus Dahlströhm. Sur fond d'aciérie infernale, la condition humaine est disséquée. Bilan effrayant, mais pas définitif, d'une humanité en perdition.
Les murs sont lisses, couleur rouille. De minces ouvertures laissent échapper de temps à autre des lumières aveuglantes. Un éclairage aux néons écrase l'espace, lieu de passage dans les sous-sols d'une aciérie. Les ouvriers, hommes et femmes en bleus de travail, s'y croisent, boivent le café, discutent. De leurs conversations, tendues et empreintes d'une ironie violente, personne ne ressort jamais gagnant : John invoque les statistiques pour justifier sa croyance en les petits hommes verts, Douglas défend sa position de « possédant » d'actions de la société, le vieil Ienar exprime tranquillement sa résignation, Lena leur renvoie à la figure leur ignorance d'hommes, quant à Sirpa, elle verbalise clairement sa perte de raison sans que personne ne s'en rende compte...
Seul Sven, en modestes habits de tous les jours, impose un semblant d'ordre, non sans abuser du pouvoir que lui confère sa position de supérieur hiérarchique. Il assène des expressions de chef toutes faites (« maintenant je veux voir tout le monde retourner au boulot », « c'est pas un salon de thé ici », ...) et aime répéter qu'ici, « on est une équipe ». Mais le travailleur de Magnus Dahlström est bien loin de répondre à l'image d'épinal du bon ouvrier, opprimé mais solidaire. Dans l'usine de l'auteur suédois, il faut bien sûr se méfier du métal en fusion, mais encore plus de ses collègues...
L'enfer, c'est les autres
La précédente pièce de Magnus Dahlström, montée en 2002 au Théâtre National de Bretagne par Stanislas Nordey, présentait de fortes similitudes avec le Huis clos de Jean-Paul Sartre : dans un lieu indéterminé, huit personnages confrontaient à l'infini leurs histoires, toutes plus sordides les unes que les autres. Dans l'Usine, le lieu sur lequel ouvre la scène est une usine sidérurgique, évocation claire de l'enfer, avec ses flammes, sa chaleur insupportable, ses grondements, ses claquements sourds... Les mots « enfer » et « usine du diable » sont d'ailleurs prononcés très naturellement. Mais à la différence de son oeuvre précédente et de celle de Sartre, Dahlström définit ici un événement fondateur à la source de tout le malheur actuel. Il s'agit d'une restructuration, menée quatre années auparavant au sein de l'usine par un certain Hagström, intervenant extérieur. La restructuration s'est soldée par l'accident grave, peut-être mortel, de ce dernier, sans pour autant que les licenciements n'aient pu être évités.
Et c'est bien là toute la force de Dahlström (attention à ne pas confondre Dahlström l'auteur et Hagström, l'expert que les ouvriers ont tenté de tuer...) : avec de faux airs de nous parler très concrètement de mondialisation et d'usines qui ferment, l'auteur propose en réalité une vision du monde beaucoup plus globale et beaucoup plus effrayante. Quand l'amour du travail (la foi ?) a disparu, quand le tout-puissant Hagström (Dieu ?) a été liquidé, quand même le chef ne veut plus chercher à comprendre et se retire, bref, quand l'homme est abandonné à lui-même, l'enfer est déjà là et la mort plus qu'une question de regard mal tourné.
Un laboratoire des rapports humains
Jacques Osinski donne pleinement sa chance au texte en évitant toute image et toute interprétation superflues. Envisageant les personnages tels des cobayes de laboratoire libres de suivre leurs instincts, il embarque ses comédiens au plus près des pulsions changeantes, violentes, animales, décrites par l'auteur, et joue à merveille de l'humour qui, fort heureusement, n'est pas absent de l'Usine. Un humour malgré tout et une jeunesse qui cherche à comprendre au lieu de se résigner : chez Dahlström, l'humanité est certes en perdition mais il reste encore quelques raisons de ne pas se suicider.
L'Usine
De Magnus Dahlström, mise en scène Jacques Osinski
Au théâtre du Rond-Point du 16 janvier au 25 février 2007 à 21 h
Le dimanche à 17h30 relâche les lundis

Sur le web :
- le site du théâtre du Rond-Point
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