A la découverte des « trésors engloutis » d'Egypte, l'exposition du Grand Palais fera (encore) rêver spécialistes et néophytes de la civilisation égyptienne, source infinie de fantasmes.
Depuis Bonaparte et sa campagne d'Egypte jusqu'aux séjours annuels de François Mitterrand, la France a connu une passion consumante pour le pays aux deux rives, qui le lui a bien rendu. Car si les archéologues allemands, américains et britanniques (notamment le célèbre Howard Carter qui découvrit la tombe de Toutânkhamon en 1922) firent beaucoup pour la révélation de la richesse de la civilisation antique égyptienne, la France eut également un grand rôle à jouer, notamment grâce à Jean-François Champollion, qui déchiffra les hiéroglyphes, mais aussi à l'action de nombreux archéologues français, coordonnés par l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire fondé en 1880.
Cette « égyptomanie » est à l'honneur au Grand Palais, où est organisée une exposition sous forme d'un compte-rendu de fouilles menées dans trois sites immergés situés dans la baie d'Aboukir et au large de la mythique Alexandrie. Les opérations, menées par Franck Goddio, également commissaire de l'exposition et président-fondateur de l'Institut européen d'Archéologie sous-marine, ont été menées depuis 1992, et ont permis de recenser des milliers d'objets (dont seuls 500 sont présentés à Paris), engloutis sous les eaux de la Méditerranée, qui au fil des siècles ont recouvert les terres du delta du Nil (aujourd'hui le niveau de la mer est supérieur de 8 m à celui de l'Antiquité). Aussi le port antique d'Alexandrie ainsi que la ville d'Heraklion ont-ils été totalement submergés. Grâce aux fouilles, les monuments antiques principaux sont aujourd'hui délimités, et l'on a sauvé des eaux une partie des objets et des fragments de monuments transportables.
Avec force explications et remises en contexte, l'exposition parvient à concilier la précision scientifique et le suspense propre à tout chantier de fouille, avec ici une pointe de spectaculaire en plus. Dès l'entrée dans l'exposition, une rampe guide vers un monde mystérieux le visiteur, qu'une bande sonore accompagne tout au long du parcours, le plongeant dans une ambiance subaquatique apaisante. Eclairages contrastés et effets de grandeur viennent ensuite le tirer de sa torpeur. Surgissent tour à tour, parmi des séries d'objets plus ou moins passionnants pour toute personne peu familière avec l'archéologie, une somptueuse statue d'Arsinoé II « représentée en Aphrodite sortant des ondes », et dont le corps délicat en granit noir, caressé par la lumière, est recouvert du « drapé mouillé » caractéristique de la statuaire grecque de l'époque (voir la Victoire de Samothrace au Louvre), ou trois statues colossales, représentant un couple royal aux côtés du dieu de l'inondation du Nil Hâpy, symbole de fertilité.
Les archéologues, les historiens de l'art et les passionnés de l'Egypte antique seront pour leur part ravis de découvrir l'intérêt des objets présentés, témoignant des contacts fructueux établis entre l'Egypte et la Grèce à partir du VIIIe siècle, au moment où le royaume des pharaons connaît un déclin significatif de son art et de ses croyances, tandis que la Grèce est en train de naître. Alexandrie est fondée en 331 av. J.-C. par Alexandre le Grand, au moment où les cultures se mêlent et où l'art comme la religion égyptienne s'abâtardissent au contact des envahisseurs grecs. Ainsi est-il difficile de dissocier la tête de Sérapis, dieu gréco-égyptien de la mort, présentée ici, de n'importe quelle tête de dieu grec contemporaine. L'intérêt historique est ici majeur (peut-être à défaut de l'intérêt esthétique, sauf exceptions).
Placés sous la haute autorité du Conseil supérieur des Antiquités d'Egypte, devenue très jalouse (on la comprend) des objets trouvés sur son territoire, les travaux de l'équipe de Franck Goddio ne sont pas destinés à remplir les réserves des musées français, mais devraient être rassemblés dans un lieu construit ex nihilo, à Alexandrie, où ils nourriront certainement encore longtemps pour les Egyptiens (et les touristes...) le mythe d'une civilisation brillante. Quant aux Français, ils pourront toujours se consoler avec les splendides salles des antiquités égyptiennes du Louvre...

Images, copyright :
Haut de page : Franck Goddio face à un sphinx de granite noir représentant Ptolemaios XII, père de Cleopatre VII. Le sphinx date du 1er siècle avant J.C. et fut découvert dans l'ancien port d' Alexandrie. © Franck Goddio/Hilti Foundation
1. Statue d'Arsinoe II, représentée comme Aphrodite, déesse de l'amour, sortant des ondes, granit noir, 3e siècle avant JC © Franck Goddio / Hilti Foundation - Photo : Christoph Gerigk
2. Un sphinx en granite noir. La tête représenterait Ptolemy XII, père de la célèbre Cleopatre. © Franck Goddio/Hilti Foundation - Photo © Christoph Gerigk
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