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Lauréat d'une bourse, Sebastian Lelio est hébergé dans la résidence parisienne de la Ciné-fondation du Festival de Cannes, en compagnie d'autres jeunes réalisateurs venues d'horizons divers. Auréolé d'un billant parcours festivalier, La Sagrada Familia, son premier long-métrage, sort sur les écrans français.
Bonjour Sebastian, comment se déroule votre séjour parisien ?
Très bien, car j'ai terminé mon scénario qui fait 130 pages. Il est bien plus conventionnel que celui de La Sagrada Familia. Même si je ne l'utiliserai peut-être pas, c'est une bonne façon de se rassurer et ...de rassurer les producteurs. Ici, nous sommes six à avoir remporté ce prix et à être hébergés pendant quatre mois et demi. Nous partageons donc les mêmes préoccupations, les conversations tournent autour du cinéma et c'est très stimulant. On se rend compte que les soucis sont les mêmes pour tout le monde. Que l'on vienne d'Iran ou du Chili.
Vous êtes issu de la première « Ecole de Cinéma du Chili», comment est-elle née ?
Elle a été fondée il y a 11 ans maintenant, par Carlos Flores, un cinéaste documentaliste chilien. Sans vraiment le décider, cette école est devenue un pont entre les jeunes cinéastes des années 60, la plus intéressante à mes yeux, et notre génération.
Y avait-il une volonté politique à la base de cette école ?
Non, aucune volonté politique de la part des institutions. Même si le cinéma appartient à une sensibilité de gauche au Chili, comme partout en Amérique du Sud et Latine. Mais notre génération arrive avec une autre approche du problème politique car, dans les années 80, il y a eu une saturation du cinéma politique direct. A part Christian Sanchez*, tous les autres cinéastes paraissaient porter le monde sur leurs épaules. Naturellement, et par opposition, nos films racontent l'histoire de petits mondes. Et peut-être qu'en observant un petit univers, on parvient à observer et commenter le monde entier.
*présenté comme l'héritier de Raoul Ruiz, il sera l'invité d'honneur des rencontres Cinémas d'Amérique Latine de Toulouse, fin mars 2007.
Quels films ont compté pendant votre jeunesse ?
Je n'étais pas cinéphile avant de rentrer dans cette école. Ma formation audiovisuelle a été très «normale». A la maison, je regardais plutôt les télénovelas Elles m'ont beaucoup influencé. C'est typiquement latino-américain. Dans les années 80, pendant la dictature, des dramaturges ont fui à l'étranger, d'autres se sont auto-exilés... dans les télénovelas !! C'étaient donc des productions de haut niveau et je pense que mon amour pour les mélodrames vient de là. J'essaye de faire du mélodrame avec un langage qui en défie les règles. C'est comme un complot contre le mélodrame. Dans La Sagrada Familia, le style visuel, la violence de la caméra vont à l'encontre des règles habituelles, très posées, soft des télénovelas. C'est une façon d'amener le mélodrame ailleurs, vers une autre signification et c'est plus réaliste.
La religion est au cœur du film. Êtes-vous croyant ?
Je suis une personne spirituelle et agnostique. Je ne trouve pas de réponse mais je cherche avec passion. 60 ou 70 % de la population chilienne est catholique. L'Eglise a un très fort pouvoir politique. Ce qui a une forte incidence sur la façon dont le pays est pensé. Cependant, aujourd'hui, ce serait trop politiquement incorrect de discriminer quelqu'un parce qu'il ne croit pas en Dieu. Mais il y a toujours des craintes face à des façons de vivre ou de penser différentes. On se méfie toujours des électrons libres. Or, la nouvelle génération a vraiment une façon de voir la vie très différente... La morale catholique est maintenant dans l'ADN des latino-américains. Nous sommes les descendants des conquistadors. Nos rues sont bien droites, totalement cartésiennes. Sur la place, il y l'hôtel de ville, la poste, quelques autres bâtiments publics et la cathédrale. C'est une photo de la mentalité espagnole de l'époque et cela s'est profondément ancré en nous. J'ai l'impression, au Chili, d'être toujours au milieu d'une guerre Sainte, d'une combat moral. Et paradoxalement, le pays avance toujours en luttant contre les valeurs traditionnelles... représentés par la pensée catholique !
Comment représente-t-on l'homosexualité au Chili ?
En général, la représentation de l'homosexualité est très irrespectueuse, toujours caricaturale !! C'est une des raisons pour lesquelles je voulais inclure l'histoire d'un couple homosexuel dans le film, afin d'en dresser un portrait réaliste, avec des personnes réelles. Montrer un couple normal, simplement ! La fiction est le reflet de l'âge mental d'un pays. Il y a un décalage sur ce thème au Chili, où l'homosexualité reste une odyssée. Ceux qui la déclarent ouvertement sont des héros. Ils doivent s'opposer tous les jours à l'hostilité générale. Ils existent mais on ne veut pas les voir. C'est mon devoir d'explorer le monde dans lequel je vis. Et ce qui me plaît c'est le cinéma moral. Explorer la morale imposée m'intéresse. Moins par esprit de destruction que par curiosité. Il y a, bien sûr, une relation entre la morale imposée et la discrimination dont est victime l'homosexualité. Ce double langage, issu de la religion, le père en use, en abuse.
Votre premier court-métrage était très structuré au contraire de La Sagrada Familia. Pourquoi cette différence ?
Oui. A ce moment-là, j'apprenais, comme on découvre de nouveaux jouets, la manière de construire une histoire. En conséquence, mon premier travail a été très réfléchi. C'était nécessaire. Pourtant, progressivement, j'ai appris de mes erreurs et j'ai développé une manière de travailler moins littéraire, plus libre et instinctive, pariant sur le miracle de ce qui ne peut pas s'écrire. Aujourd'hui, je pense que je vais continuer à travailler ainsi mais pas de façon aussi extrême. Pour La Sagrada Familia, nous avons tourné 85 heures en trois jours, puis j'ai passé presque un an au montage, c'est très éprouvant !! Or, pour regarder un film qui parle d'humanité plus que d'idées, c'est le jeu des comédiens qui prime et il n'est pas nécessaire d'être aussi extrémiste. Je pense que je peux parvenir au même résultat sans y consacrer autant de temps.
Combien coûte un tel film, manifestement réalisé avec un minimum de moyens ?
C'est difficile de savoir combien exactement nous avons investi. 20 000 euros peut-être, pour arriver jusqu'au moment du montage. Heureusement, j'ai reçu des aides après le Festival de Rotterdam. Au final, le budget est de 200 000 dollars Aujourd'hui on a de la chance puisqu'il est distribué dans 6 pays après avoir été présenté dans 86 festivals. Au Chili, il existe une tradition : obtenir la meilleure expression avec le minimum de moyens. Ainsi, j'admire Violetta Parra qui est une mère spirituelle au Chili. Elle fait des choses incroyables avec uniquement une guitare et un bombo (gros tambour). Je me demandais pourquoi on ne pouvait pas faire ça au cinéma. Avoir des limites oblige à approfondir et à tirer le meilleur de nos moyens. Le prochain film sera trois fois plus cher mais le problème est toujours le même : faire avec les moyens dont on dispose.

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