Fermer

L'Illusionniste

Critique

Lecteurs

Votre note

Magie de l'amour

Deux mois après Le Prestige, voilà L'Illusionniste. Coïncidence des programmations qui souligne leur parenté : la magie à la fin du XIXème et un duel d'hommes partagés entre amour et ambition. La comparaison s'arrête néanmoins là. Car autant le premier se gonflait de prétention, autant le second gagne l'estime par une simplicité toute apparente qui distille ses zones d'ombre sans en avoir l'air. Pour éclaircir le tout, ressurgit le dossier Magie et cinéma...

- vos impressions ? Discutez du film L'illusionniste sur le forum ciné.

Tout commence comme dans un conte, du genre « il était une fois deux jeunes gens que tout séparait et qui s'aimaient d'un amour sans limite ». Ouverture surprenante qui assume sa naïveté et fonctionne à la manière d'un boniment. L'enfance et l'adolescence du magicien Eisenheim nous sont ainsi montrées non comme une réalité mais selon un récit teinté de mystère et d'incertain, et d'ailleurs narré à la troisième personne. Avec pour seule certitude les sentiments qui unissent deux êtres déchirés par leurs conditions, un fils de charpentier bien moins illustre que son divin prédécesseur et une jeune aristocrate vouée aux plus hautes fonctions. Baignant dans une lumière diaphane, l'image semble comme prise dans les nuées de la mémoire, celles où se confondent croyance et vérité. L'époque, la fin du XIXème, et les ouvertures et fermetures à l'iris nous ramènent au temps du muet. Comme si, à la naïveté du récit et à la crédulité qu'il sollicite, ne pouvaient répondre que l'enfance de l'art et les prémices d'un cinéma attaché à la seule distraction.

Si sur cette longue ouverture plane un parfum d'innocence, de la suite s'échappe une impression plus trouble et violente. Einsenheim, devenu illusionniste de renom, arrive à Vienne après avoir fait preuve de son immense talent à travers toute l'Europe. Alors que le petit peuple et le bourgeois se bousculent pour voir ses tours, le hasard l'amène à retrouver sur scène celle dont il fut l'amant. Mais voilà que s'érigent de nouveau les interdits sociaux, la belle Sophie étant promise au mariage avec le prince Léopold en vue de rapprocher l'Autriche et la Hongrie. Les deux hommes deviennent dès lors ennemis mortels. Où l'on voit que la passion continue à faire son chemin, conservant au film sa part d'enfance. Ce qui ne l'empêche pas de devenir de plus en plus sombre et tragique au fur et à mesure que l'opposition entre le prince et l'homme de l'art prend de l'ampleur. De l'innocence à la cruauté il n'y a qu'un pas que Neil Burger franchit avec élégance. A l'image du personnage incarné par Edward Norton, l'œuvre se fait de plus en plus sombre et opaque. On bifurque sans presque s'en apercevoir vers l'univers du thriller. La mort fait son travail, les défunts sortent de leur silence et la police enquête en la personne de l'inspecteur Uhl (le toujours impeccable Paul Giamatti). L'ambiance devient fantastique, tout en restant à la lisière du rationnel.

Là réside le charme de cet Illusionniste. Au delà du talent de ses interprètes, quatuor pris dans les tourments des émotions, le film reste dans cette zone frontière qui sépare la réalité de la perception. Ainsi si les numéros qu'il donne à voir sont tous inspirés de tours réels, en particulier de ceux du français Robert-Houdin, leur représentation s'éloigne du réel et du naturalisme pour saisir leur puissance poétique. Autrement dit, ce qui compte ici est moins la réalité que la perception de cette réalité, les vérités subjectives et les émotions qui s'y jouent. Importent surtout les noirs sentiments qui guident les protagonistes du drame. Car au final, c'est bien d'un drame dont il s'agit, une tragédie aux résonances ambiguës. Et même si, comme dans tout bon tour qui se respecte, les apparences ne sont pas ce qu'elles semblent être et la facture reste simple et classique, le trouble s'invite dans la ronde.

La conclusion, pour explicative qu'elle est, ne ferme pas les portes de l'imagination. Le charme de l'indécidable persiste malgré la rationalité du récit. Avec, au milieu des fantasmagories et des fantômes, une vérité : l'amour qui lie deux êtres par delà les barrières physiques ou morales; et celui, indéniable, qui unit Neil Burger au cinéma. Ce qui nous amène à espérer que son premier film Interview with the assassin, toujours inédit en France malgré ses nombreuses récompenses, sorte enfin sur nos écrans.

L'Illusionniste
Un film de Neil Burger
Avec : Edward Norton, Paul Giamatti, Jessica Biel, Rufus Sewell
Etats Unis, 110 mn - 2006
Sortie en salles (France) : 17 janvier 2007

[Illustrations © Metropolitan FilmExport]
Sur le web :
- Vos impressions ? Discutez du film L'illusionniste sur le forum ciné - Lire la chronique du Prestige de Christopher Nolan - Lire le dossier Magie et cinéma
Manuel Merlet