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Eric Lacascade


Eric Lacascade en interview


« Ne pas adapter, c'est la mort du théâtre »


Deux ingénieurs-bâtisseurs viennent chambouler l'équilibre précaire d'une petite ville russe oubliée, figée dans la médiocrité depuis longtemps. Après la Cour d'honneur d'Avignon voilà six mois, et une tournée passée par Athènes, Eric Lacascade retrouve le théâtre parisien de la Colline pour un mois, avec son adaptation des Barbares de Gorki.

- Vos impressions : forum Les Barbares de Gorki

20 comédiens (dont lui) sur scène, une scénographie signée Philippe Marioge et un nouveau cycle entamé après son exploration au long cours de l'œuvre d'Anton Tchekhov. Travail du texte, personnages, troupe : le directeur du CDN de Caen évoque ces thèmes qui lui sont chers lors d'une rencontre sous le soleil avignonnais, en juillet dernier.

Fluctuat : A quand remonte votre premier contact avec Les Barbares ? Quel sentiment vous a laissé la première lecture du texte ?
Eric Lacascade : Les Barbares est une pièce riche, foisonnante, même s'il n'y a pas chez Gorki de belle écriture comme chez Tchekhov. Ici l'écriture est plus brutale, plus dans l'action. J'ai tout de suite trouvé le texte très intéressant. J'ai eu le sentiment, en le découvrant, qu'il contenait la matière d'un spectacle, et, d'une certaine façon poursuivait mon travail sur Tchekhov. J'étais en quête de quelque chose... ça tombait bien.

Flu : En quête de quoi ?
Platonov avait tourné sur toutes les scènes pendant une année. Le festival d'Avignon 2003, où nous devions le montrer une nouvelle fois a été annulé. Entre temps, j'avais travaillé avec des femmes, et sur de petites formes. Le groupe de Platonov portait en lui la mémoire d'Ivanov, de La Mouette, des Trois sœurs. Je voulais qu'on se remette tous ensemble au travail, je ressentais cette nécessité comme on revient aux fondamentaux. Il s'agissait en fait de poursuivre une démarche esthétique, une œuvre, une réflexion, plus que de monter un coup de savoir-faire.

Flu : Les Barbares, c'est une pièce assez désenchantée...
C'est vrai que chez Gorki, il n'y a pas de lendemain.

Flu : Qu'est-ce qui vous a intéressé dans les personnages de la pièce ?
Ils sont violents et radicaux, et j'ai aimé la rencontre entre les ingénieurs, porteurs de culture et de progrès, qui veulent venir tout changer et les gens du village, misérables à tout point de vue, qui ne le souhaitent pas. C'est un choc culturel, comme une forme de colonisation. Qui sont les barbares, en fait ? La société de Verkhopolié ou les étrangers ? La pièce ne donne pas de réponse.

Flu : En quoi cette adaptation de Gorki s'inscrit-elle dans une forme de continuité de votre travail sur Tchekhov ?
C'est assez évident. La suite de Tchekhov, c'est voir ce qu'est la société dans un texte de ans ans postérieur à ceux de Tchekhov. On a d'ailleurs repris une partie du décor de Platonov, mais cette fois, il est décrépit, abîmé, tout comme la Russie s'est abîmée. On travaille ici sur l'horizontalité, et des scènes d'exposition, contrairement à Platonov, où on avait travaillé sur la verticalité. En fait, on poursuit notre travail sur le lieu, la Cour d'honneur, en allant dans des endroits où nous ne sommes pas encore allés. C'est un travail artisanal dans un lieu sublime.

Flu : Vous avez, une fois de plus, œuvré à l'adaptation du texte avant de le mettre en scène. Cela vous est indispensable ?
Absolument. C'est organique pour moi. J'ai besoin de travailler sur le texte, sur l'écriture. C'est une matière de travail que je veux passer à la moulinette de mes désirs, je ne les réfrène pas. Mais en fait, qui préside à l'adaptation ? Ce sont les acteurs, qui se réapproprient les mots. Ensuite, pour que le public suive, il faut que le texte soit fluide...

Flu : La modernité passe par l'adaptation ?
C'est la pièce en elle-même qui fait que je l'ai aimée, adaptée et mise en scène. Je me sers de l'ancien (Gorki et la Cour d'honneur) au service d'une langue d'aujourd'hui, moderne. Le théâtre est fait pour être joué.

Flu : Votre démarche par rapport aux textes du répertoire vous vaut pas mal de critiques...
Ne pas adapter, c'est rester figé, et faire entrer le théâtre au musée : c'est la mort du théâtre. Certains me reprochent mes adaptations, mais cela témoigne d'un rapport vieux, poussiéreux au théâtre. C'est typiquement français... J'ai publié mon adaptation en même temps que la traduction d'André Marcowicz et j'ai eu un retour positif de sa part.

Flu : Autre constante, vous vous mettez souvent en scène avec vos acteurs. Après Ossip dans Platonov, vous campez cette fois Pritykine. Pourquoi ?
J'aime jouer, le jeu est une notion importante, comme celle de troupe et de compagnonnage, je vis comme ça depuis quinze ans.

Flu : Après Avignon en juillet, vous retrouvez Paris en janvier. Comment passe-t-on d'un plateau comme celui de la Cour d'honneur du Palais des Papes à celui du Théâtre de la Colline ? Verra-t-on un nouveau spectacle ?
La suite, je m'interdis d'y penser. Le moment venu, il nous faudra remettre la matière au travail, oublier la Cour d'honneur, ce qu'on a fait pour elle. La Colline, ce ne sera pas vraiment un nouveau spectacle, mais forcément d'autres enjeux, un autre rapport au public, une autre sensation organique : il n'y aura pas le vent, pas la chaleur. Ce ne sera pas moins bien, ni mieux, ce sera autrement... Et c'est assez excitant, en fait.

Propos recueillis par Nedjma Van Egmond

Les Barbares de Maxime Gorki, mis en scène par Eric Lacascade, au Théâtre de la Colline, du 10 janvier au 10 février. 01 44 62 52 52. Texte publié aux Editions Les solitaires intempestifs.

[Illustrations : Eric Lacascade par Tristan Jeanne-Valès ; photos du spectacle Les Barbares courtesy Théâtre de la Colline]

Nedjma Van Egmond.

Sur Flu : - Vos impressions : forum Les Barbares de Gorki - Lire l'entretien avec Eric Lacascade à propos d'Ivanov (juin 1999) - Lire la chronique d'Ivanov (1999) - Lire la chronique de La Mouette (2001) - Lire la chronique de Platonov (2002) - Voir les fils d'actu colline, théâtre, spectacle à Paris, sur le blog théâtre et danse

Sur le web : - Site officiel

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