Galerie Nationale du Jeu de Paume jusqu'au 9 juin 2003.
Le Jeu de Paume nous convie à un rendez-vous à la fois familier et étrange en nous présentant une rétrospective des œuvres du un grand maître du surréalisme, le peintre belge René Magritte. Mais le connaît-on vraiment ?
Pourtant il y a toujours une part d'étrangeté dans les tableaux de Magritte : ce n'est pas une image fidèle à la réalité que le peintre s'est borné à reproduire. Il y a toujours un élément perturbateur qui vient déranger la perception du spectateur. Ici, c'est la représentation d'une maison plongée dans l'obscurité, alors qu'au-dessus d'elle un ciel bleu, clair et lumineux, indique le jour. Là, c'est la vue d'une fenêtre devant laquelle est posé un tableau qui semble continuer le paysage à l'intérieur même de la maison. Ici encore, c'est un œuf représenté et pourtant titré l'acacia. Autant d'éléments empruntés à la vie quotidienne qui, pourtant, mis les uns avec les autres provoquent une situation incohérente source de mystère.
Et c'est ce mystère, source de poésie, qui entraînera son entrée au mouvement surréaliste.
Magritte, grand amateur de fantastique, puise son inspiration dans les nouvelles d'Edgar Poe ou dans Fantômas qu'il affectionne particulièrement, n'hésitant pas à faire naître chez le spectateur des sentiments de malaise devant des situations étranges. L'angoisse est palpable dans son tableau L'Assassin menacé de 1927 où un meurtrier, après avoir assassiné une personne dans sa chambre, écoute la musique d'un phonographe, alors qu'à l'extérieur, des hommes l'attendent, prêts à le capturer (le tableau fait écho à un texte de Paul Nougé). Le personnage de Fantômas est, quant à lui, suggéré dans des tableaux comme La lectrice de 1928 ou Le retour de flamme de 1943.
La reproduction interdite de 1937 suscite également des sentiments troublés devant la représentation d'un homme vu de dos devant un miroir, son reflet renvoyant de façon illogique la même vue de son dos. Au bord de la cheminée sous la glace, un livre du maître du fantastique, Alan Edgar Poe.
Le peintre Giorgio de Chirico influence de façon déterminante sa manière de peindre. En voyant pour la première fois le tableau de ce peintre intitulé Le chant d'amour il ne put retenir ses larmes : cette œuvre - qui date de 1914 mais que Magritte ne découvre que dans les années 20 - représente une tête de statue et un gant disposés sur une maison, le tout dans une ville déserte ; elle agira sur Magritte comme une révélation. Partageant son goût pour les représentations de mannequins en bois et de statues, Magritte appliquera, en le perfectionnant, le principe pictural du peintre italien visant à rassembler, dans la même toile, des éléments hétérogènes afin de faire naître une énigme questionnant le spectateur.
C'est ce principe de dépaysement que Magritte perfectionnera en associant les éléments les plus simples de la vie quotidienne sur une même toile, sans que leur réunion ne provoque quelque chose de reconnaissable, mais plutôt quelque chose d'étrange, de non identifiable faisant basculer notre perception du monde, ou suscitant des associations d'idées incongrues (ce qu'il appellera des « affinités électives »).
L'exposition propose un parcours chronologique de l'œuvre, qui laisse au visiteur la possibilité d'appréhender l'artiste dans ses diverses réflexions : faire vaciller le spectateur sur ce qu'il croit être la réalité, au travers de tableaux provoquant la peur ( Le plaisir, jeune fille mangeant un oiseau) ; le doute sur ce qu'est une représentation picturale (L'appel des cimes, un tableau dans un autre tableau) ; sa critique de l'illusionnisme et de la perspective avec ses tableaux où de simples mots doivent renvoyer mentalement aux images qu'ils suscitent ; ou encore ce qu'est une Trahison des images, comme, par exemple, le célèbre Ceci n'est pas une pipe. La présentation de l'œuvre, qui se veut la plus complète possible, montre également la période dite « Renoir » qui rappelle la façon de peindre des impressionnistes et la période « vache », où l'artiste libère sa manière de peindre en abandonnant son souci de précision, période beaucoup critiquée à l'époque et qui, aujourd'hui, est observée avec un regard plus réfléchi.
Agissant de manière empirique, l'artiste, au fil de son œuvre, procède par expérience et peu à peu affine son propos. Grâce à ces différentes phases de son travail, bien identifiées dans l'exposition, il questionne toujours le spectateur sur des interrogations qui n'ont pas fini d'être débattues par les peintres d'aujourd'hui : qu'est que la peinture, qu'est ce qu'une représentation ? Qu'est ce que la réalité ?
On aurait aimé voir sur les mêmes cimaises des œuvres d'artistes contemporains se référant au travail de Magritte pour pouvoir mesurer l'apport de ce grand maître du surréalisme à des mouvements plus récents comme le minimalisme ou le pop art. Mais sans doute la petite taille du bâtiment empêche de faire à la fois une rétrospective et une exposition comparative, aussi s'estime-t-on heureux de pouvoir contempler toutes ces œuvres du maître de façon aussi condensée, laissant exploser toute la poésie de ses toiles.
Magritte - Rétrospective [illustration 1 : Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt, (détail) ; ill. 2 : L'Assassin menacé, 1926, Museum of Modern Art, NY ; ill.3 : La Trahison des images, 1935.]
Galerie Nationale du Jeu de Paume
Du 11 février au 9 juin 2003
Du mardi au vendredi de 12h à 19h. Nocturne le mardi jusqu'à 21h30. Le samedi et dimanche de 10h à19h
Galerie Nationale du Jeu de Paume
1, place de la Concorde, 75008 Paris. M° Concorde.
Infos : 01 47 03 12 52
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