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Les Brumes du passé

Les brumes du passé - Leonardo Padura

Les brumes du passé - Leonardo Padura

A l'heure où Castro reprend des forces, voici le roman noir d'un Cuba affamé qui vend sa culture pour grignoter et transformer son passé en regrets multiples. Sur un air de boléro qui chante « Quitte moi », Leonardo Padura fait dans Les brumes du passé l'inventaire acide du paradis perdu qu'est devenu son île.
Ex-flic de la police cubaine, Mario Conde est aujourd'hui chasseur de livres anciens. A ce titre, il fait du porte-à-porte à La Havane, à la recherche de bibliothèques à vider. Lorsqu'il débarque chez les Ferrero, il tombe sur un rêve : cette maison recèle une collection impressionnante d'incunables. Et entre les pages de l'un d'eux, El Conde découvre un article des années cinquante narrant la disparition mystérieuse d'une célèbre chanteuse de boléro aujourd'hui oubliée de tous. La poursuite de cette Violeta Del Rio éphémère au travers des ruines de La Havane, va mener El Conde bien au-delà d'une simple enquête.
La littérature hispano-américaine ressemble de plus en plus à une mine inépuisable, au fur et à mesure de ses arrivées en France. Et les Editions Métailié y sont pour beaucoup, bailleurs de fond de quelques-unes des meilleures traductions de ces dernières années (Gamboa, Luis Sepulveda, Avilès, Diaz-Eterovic, Taibo II, etc.). Et puis, il y a la littérature cubaine, comme un chapitre à part dans l'exercice tant elle est sous-tendue d'une Histoire particulière, celle d'un rêve perdu devenu cauchemar quotidien pour les uns, poursuite d'une insistante révolution pour les autres. Dans cette dernière catégorie, un auteur comme Daniel Chavarria (à lire d'urgence le phénoménal Thé en Amazonie chez Rivages) fait figure de résistant. Avec Les brumes du passé, Leonardo Padura fait l'inventaire acide du paradis perdu qu'est devenu son île.

L'Histoire se dissout dans la faim

Padura est né en 1955 à La Havane. El Conde, son double de papier, n'a connu la flamboyance de la cité créole qu'au travers des regrets de la précédente génération. Des souvenirs de bonheur qui ont oublié les affres du sanguinaire Battista et la main mise de la Mafia américaine sur les richesses touristiques du pays. Des souvenirs confrontés à quarante ans d'un castrisme essoufflé mais régnant, loin des préceptes utopistes du Che et des Hasta la vitoria siempre! populaires du début des années 1960, lorsque l'île était devenu un point névralgique évident. La Havane de Padura est hantée par ces brumes du passé où l'on était heureux oui, mais.
Déambulant de quartier en quartier, El Conde pose ses yeux sur une population appauvrie par l'échec économique d'un vieux barbu qui ne lâche pas la barre, et la survivance culturelle d'une Histoire qui se dissout dans la faim. Malgré les mises en garde de Conde, bibliophile aguerri, contre l'hémophilie de la culture littéraire du pays, la famille Ferrero, exsangue, découvre sa richesse potentielle dans la bibliothèque qu'elle ignorait jusque-là et descelle la boîte de Pandore.

C'est à ce constat triste et sanglant que nous invite Padura et son écriture belle et ouvertement surannée. De longs passages sont consacrés à la découverte de la littérature cubaine, trouvailles incroyables de livres dont la citation constante des auteurs et des titres ne nous dit presque rien mais dont la présence est si prégnante entre les mains du Conde qu'elles deviennent des reliques magistrales. Tout comme les moments partagés avec ses amis autour de fastueux repas que les ventes de ces mêmes livres permettent et que Padura nous décrit par la recette, alléchant passages habilement distribués qui nous font saliver et donc... rencontrer l'estomac d'un peuple affamé.

Quitte moi !

Et puis il y a Violeta Del Rio, sublime chanteuse de boléro ballottée dans la tourmente d'une histoire perdue, quête d'un passé en lamé or devenu aujourd'hui aussi peu clinquant que les tenues des prostituées usées par un tourisme sexuel qui refuse de dire son nom. Femme sublime dont ne subsiste plus qu'un unique 78 tours auquel El Conde vient régulièrement s'abreuver, se saouler, se raccrocher. Ironie perspicace autant que prémonitoire, la belle inconnue chante « Quitte moi » sur la face A. Et sur la B : « Tu te souviendras de moi ». Définitivement, Violeta est Cuba. La femme, une île. Au-delà de l'enquête à laquelle se livre le héro de Padura, il y a dans Les brumes du passéune vaste mélancolie avouée qui semble résonner dans toute l'âme de Cuba.
Jamais Padura ne se livre à un procès de la politique de Castro. Est-ce par crainte de la censure ? A l'heure de la transmission des idées via internet la question se pose. D'ailleurs, l'auteur ne se livre pas non plus à une critique des Cubains qui ont fui l'île et attendent, année après année, la mort du barbu pour rentrer. Mais ce que l'on sent dans ce roman magnifique à plus d'un titre, c'est le regret d'une Histoire qui a mal tournée, d'un rêve au sortir duquel un peuple entier s'est abîmé dans une gueule de bois qui semble ne jamais devoir finir. A la 353ème page, on comprend que Cuba n'a jamais connu une aventure durable à la hauteur de ses espérances et que l'avenir est sérieusement bouché.

Les Brumes du passé
Leonardo Padura
Editions Métailié

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