A la BNF, un parcours considérable permet d'embrasser une large partie de l'œuvre d'Antonin Artaud, à la croisée des arts entre littérature, théâtre, dessin et cinéma. Quelque 300 pièces pour rendre compte d'une existence tourmentée et fulgurante, marquée par le refus permanent et révolté de toute mise au pas esthétique ou thérapeutique.
« Je m'ennuie. Sans rémission ni recours possible. On ne m'aime pas, on m'a pris mon cœur. On s'en est servi pour en aimer d'autres que moi. Quand je l'ai réclamé, on m'a dit que j'étais fou. Tout cela finira très mal »
Une phrase griffonnée au crayon gras par Antonin Artaud à l'attention de son amie, Paule Thévenin. Quelques mois plus tard, en mars 1948, on le retrouverait mort, recroquevillé au pied de son lit.
L'exposition initiée par Guillaume Fau, conservateur du département manuscrits à la BNF, est consacrée à l'homme et son œuvre protéiforme, immense bien que concentrée dans le temps. Elle s'attache à tous ses aspects : dessin, peinture, écrits sur l'art, le théâtre et cinéma. Et ce, à travers un parcours qui mêle, dans un dense accrochage, dessins et textes à l'écriture parfois difficilement lisible et à l'expression rageuse, consignés sur de nombreux cahiers d'écoliers (60 sont exposés sur les 400 qu'a noircis Artaud), dessins à la craie de couleur et à la mine de plomb, écrits sur l'art, extraits de films et interviews filmés.
Elle nous met face à face, dès le seuil franchi, avec des autoportraits d'Artaud au trait épais. Les premiers montrent un visage affable, lisse, doux (1915), les suivants (années 40) bouleversent par la transformation fulgurante : le visage, prématurément vieilli, est marqué, tourmenté, creusé de sillons dûs à la souffrance, la grande absorption de drogues et la répétition d'électrochocs. La ressemblance a laissé place à la douleur intérieure.
Au sol et sur les murs, des phrases signées Artaud. « Mon esprit s'est ouvert par le ventre et c'est par le bas qu'il entasse une sombre et intraduisible science ». En mouvement, elles partent dans tous les sens, de haut en bas, de gauche à droite, comme pour marquer la complexité de l'esprit de leur auteur.
Fil conducteur du parcours, un vaste couloir lumineux, intitulé « Itinéraire ». Un passage percé de vitrines verticales qui déroule le fil de sa vie, de sa naissance à Marseille à sa mort à Ivry. Un itinéraire balisé par ses voyages -en Irlande, ou au Mexique, où s'effectua sa découverte décisive du peyotl- mais aussi ses périodes d'internement, longues, et répétées. La médecine et la maladie y sont omniprésentes. N'écrivait-il pas « C'est à moi, sempiternel malade de guérir tous les médecins, nés médecins par insuffisance de maladie »...
Toute son existence fut marquée par un refus permanent, à la limite de l'insurrection presque contre toute tentative de mise au pas thérapeutique bien sûr, mais aussi esthétique et de la pensée.
Et peut-être était-ce dans le pressentiment d'une mort prématurée que son activité fut si féconde. Autour de la partie Itinéraire, des salles sont précisément consacrées à toutes les facettes de cette activité.
Le cinéma d'abord, où Artaud joua dans 21 films, notamment signés Dreyer, Abel Gance, ou Lang, et présentés par extraits, sur de vastes écrans. On y prend toute la mesure de ce qu'on appela sa « suracuité », son jeu très expressif, assez proche de certains acteurs du cinéma expressionniste allemand. On y découvre aussi le film La coquille et le clergyman, dont il signa le scénario. Onirique... et obscur !
Le théâtre ensuite, dans lequel Artaud débuta, comme chroniqueur, puis décorateur, et acteur avant d'en devenir un grand théoricien. Notamment avec le théâtre et son double, programme de refondation radicale de la mise en scène, du jeu de l'acteur et du langage scénique. On évoque évidemment la tragique conférence du Vieux-Colombier, le 13 janvier 1947 un an avant sa mort. Là, devant le tout Paris intellectuel et artistique, de Camus à Picasso, de Gide à Breton, Artaud venait rendre compte de neuf ans d'internement et réaffirmer sa place d'auteur. Cette sorte de revenant fut incapable de lire les textes qu'il avait préparé et laissa éclater sa souffrance dans une intervention qui laissa tout le monde sous le choc. Roger Blin s'en souvient avec émotion, dans une interview filmée dans les années 70.
Encore abordés, les écrits sur l'art, plus méconnus, et ses dessins, commentés.
Un parcours poignant qui fait toucher du doigt la complexité réelle et foisonnante d'un homme dont génie lumineux, souffrance et quête mystique ont toujours cohabité, tant bien que mal.
Exposition Antonin Artaud
Bibliothèque Nationale de France, site François Mitterrand
Du mardi au samedi 10h-19h, dimanche 13h-19h. Jusqu'au 4 février, BNF. Entrée 5 et 7 euros.
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