Preuve est donc de nouveau faite avec Belletto que l'artiste et l'intellectuel peuvent, non seulement se reconnaître, mais faire très bon ménage ensemble. Ainsi l'idée ne serait-elle pas toujours ennemie de l'imagination dont on nous avait naguère enseigné qu'elle procédait de la magie, autrement dit de l'inspiration tombée du ciel. A croire, avec ce gaillard, que l'un ne serait peut-être tout compte fait rien sans l'autre. Tant il est vrai que chez cet écrivain les deux se nourrissent au fond l'un de l'autre, attribuant du coup un cadre commun à des registres qui nous paraissaient jusqu'alors inconciliables, la quête du sens et la fantaisie la plus débridée, des registres jouant ici sans cesse à cache-cache entre eux, se poursuivant, se rattrapant, sans que le lecteur, éberlué, sache d'abord lequel, de l'intellectuel rigoureux ou de l'artiste malicieux, il y aurait lieu de croire d'abord, et même s'il n'existerait pas encore un troisième lascar voire un quatrième, un cinquième cachés là-derrière qui feraient coucou avant de disparaître successivement. Et ainsi de suite.
Disons que cette oeuvre ressemble à une effusion inépuisable de masques en trompe-l'œil nés l'un de l'autre, tours de passe-passe, chausse-trapes et trucages, le tout, baigné d'un halo de mystère enjoué et parfois franchement rigolard, orchestrant ce qui forme dans la plupart des romans le mouvement en tire-bouchon d'une implaccable machination conçue par quelque cerveau génialement intelligent (Voir Le revenant, Sur la terre comme au ciel ou L'enfer). Ou d'une succession de hasards provoqués par l'esprit abracadabrant du héros (comme dans La machine), ce qui ne change pas grand-chose, au reste, puisque, dans un cas comme dans l'autre, le résultat est le même : nous restons dans l'ordre de la manipulation. Soit par un ennemi extérieur, qu'il faut retrouver à tout prix (comme dans les trois premiers livres cités), soit par un autre ennemi : intérieur celui-ci, soi-même (comme dans le dernier titre signalé ci-dessus) !
Quoi qu'il en soit, voici ledit héros -en général célibataire, séducteur vaguement espagnol, gratteur de guitare, mélomane et accro de matériel HI-FI- précipité du jour au lendemain dans les affres d'un effroyable jeu de pistes où se succèdent sans coup férir : menaces, traques, disparitions, meurtres, incendies criminels, amours marquées au sceau de la suspicion, etc.
Machination, hasard : il n'est pas toujours facile de faire la part de l'une et de l'autre. D'autant plus que Belletto exploite l'ambiguïté à l'intérieur d'un même livre, parfois (comme dans Créature, où les aventures du héros le conduiront à des milliers d'années-lumière de la terre : cela nous vaut un de ces morceaux de bravoure dignes des meilleures superproductions cinématographiques. Le héros de Créature ne rêve-t-il pas ce qu'il nous raconte lorsqu'il se livre à toutes sortes d'hypothèses sur le continuum spatiotemporel et sur les incidences en résultant sur le destin des Terriens et de leur Histoire ? L'ambiguïté trouve alors un point d'incandescence absolument décoiffant. Nous nous trouvons en pleine science-fiction, ou en plein fantastique, c'est selon.
Mourir ne dépayse pas. Enfin, façon de parler d'un univers où, on l'aura compris, tout devient friable. Les familiers de Belletto ne seront pas déçus. Les autres, on leur recommandera de remiser une fois pour toutes l'ensemble de leurs acquis et de leurs habitudes -de pensée et de vie : le thème du sosie s'illustre dès le départ dans la conception même de l'œuvre. Une oeuvre en forme de diptyque dont chaque pendant, pour raconter une histoire a priori distincte, renvoie néanmoins à l'autre par un subtile jeu de parallèles récurrents : d'ailleurs, l'un s'intitule "Un ancien testament" et l'autre "Mourir - Un nouveau testament". Dans les deux est évoqué un cahier retrouvé par hasard, et contenant le journal intime d'un homme dont tout paraît indiquer qu'il est mort depuis longtemps. Le lecteur se demande au fil des pages si cet homme ne serait pas le même dans les deux histoires puis peu à peu si cet homme, en définitive, ne serait pas le narrateur lui-même ; si les deux histoires n'en formeraient pas qu'une seule enfin. Dans la première partie, Sixte nous confie qu'il vit dans un hôtel étrange : Les trois petits étages de l'hôtel de la Vermine et des Rats croupissaient, entassés au fond d'une impasse, dans le XIIème arrondissement de la ville. C'est là que je mourais. Cet hôtel est tenu par un homme répondant au nom de Luc M. : Parfois, rôdant la nuit dans les couloirs, traqué par l'insomnie, j'apercevais un pan d'habit disparaissant à un angle. Je me précipitais : le propriétaire, errant lui-même, de sa démarche de monstre, dans les couloirs étroits, visqueux et mal éclairés de son établissement maudit. Tiens, Sixte ! Comment allait Sixte ? demandait-il alors. Eh bien, comme il voyait, disais-je. Et lui, comment allait-il ? Eh bien, comme d'habitude, les pieds devant, répondait-il, avec une grimace noyée de salive crépitante qui était sa façon de signifier l'hilarité. D'où vient l'impression que ces deux hommes ne sont pas de ce monde ? Le ton de la noirceur la plus abrupte, sans doute, l'atmosphère irréelle aussi : chacun erre, rôde, semble toujours attendre quelque chose ou quelqu'un dans ce qui s'apparente aux limbes telles que nous les imaginions. Puis Sixte s'enfuit de son hôtel, se retrouve dans un appartement inconnu où il trouve deux lettres : celle d'un mari, Louis M., qui écrit à son Armelle bien-aimée (car il l'aime !) pour lui annoncer qu'il est parti définitivement (Je ne rentrerai pas chez nous ce soir. Je partirai loin et ne reviendrai plus) et celle d'un ravisseur informant Louis M. qu'il a enlevé Armelle. Puis le téléphone sonne : Monsieur Louis M. ? et Sixte de répondre : Oui. Et c'est le début d'une aventure.
Deuxième partie : Je décidai de me faire passer pour mort aux yeux d'Anita. Pourquoi une telle entreprise, aussi extraordinaire, et aussi cruelle en apparence ? Parce qu'il n'y avait pas d'autre issue. Il n'y avait pas d'autre issue si je voulais que notre amour durât, de quelque manière que ce fût. Début paradoxal rappelant le précédent, identique cheminement : Je t'aime, donc je pars. Cette deuxième partie reprend l'essentiel des thèmes de la première, en les développant plus longuement, défiant pour le coup, comme dans Créature, les lois les plus élémentaires du temps, de l'espace et de l'identité, multipliant les clins d'œil et les raisonnements les plus hilarants à l'intention du lecteur emporté dans un curieux bal de têtes : Premièrement, je ne croyais pas volontiers à l'existence des sosies -à peine plus, d'ailleurs, à celle de frères jumeaux ou de frères siamois. J'y croyais parce qu'on est bien forcé de croire, parce qu'on ne peut nier ce qui est, mais quelque chose en moi disait non. Or, à la fin de cette histoire, je rencontrai bel et bien mon propre sosie, un homme qui semblait être moi-même et qui ne l'était pas.
A retenir en outre un exposé de linguistique analysant méthodiquement l'évolution du mot prison à travers les siècles, depuis son apparition à l'époque même où le fier Spartacus rompait son esclavage jusque maintenant. Non seulement cet exposé apprend beaucoup, et avec quelle drôlerie !, il fournit aussi une passerelle pour accéder à la galaxie Belletto : rien n'est jamais définitif en ce bas monde. Qui l'ignorait ? Mais Belletto, dans une langue toujours classique, va plus loin que le simple énoncé d'un cliché : il fait table rase de toutes les conventions qui passaient jusque-là pour seules raisonnables. Méfiez-vous. Tel est le mot d'ordre. Parfois vous croyez vivre alors que vous rêvez et parfois vous croyez rêver alors que vous vivez. Etes-vous sûr d'être vous, seulement, et pas quelqu'un d'autre ? Etes-vous sûr d'être vivant, au moins ? Nous sommes dans l'ère du soupçon.
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