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Ozon se prend pour Douglas Sirk, ce génie hollywoodien du mélodrame. Après quelques titres décevants, et ce malgré le succès public (8 femmes, Swimming Pool, 5x2, Le temps qui reste), François le roublard nous revient en grande forme. Et cette fois, sans la pause prétentieuse du virtuose et avec une émotion qui n'oublie jamais d'être intelligente.
L'œuvre de François Ozon n'est pas des plus sympathiques. Et ce n'est pas la moindre de ses qualités. Inégale, elle peut tour à tour enthousiasmer ou déplaire. Cette versatilité résulte autant d'échecs incontrôlés que d'une volonté affichée. Volontiers porté à la manipulation, le cinéaste cherche à séduire, à déranger, à bousculer nos habitudes de spectateur blasé. Jeu dangereux et délicat, qui peut horripiler. Pour autant, quand cette oscillation entre le feu et la glace s'équilibre, quand le cinéaste ne regarde pas son public de haut, le résultat est passionnant. Angel est de ces réussites, avec une beauté d'autant plus aiguë qu'elle avance en permanence sur une corde raide.
Adaptée d'un roman datant de 1957 et signé Elizabeth Taylor (une romancière britannique décédée en 1975, homonyme de l'actrice américaine), cette coûteuse production en langue anglaise met en scène un personnage à la fois antipathique et attendrissant. Angel est une jeune femme vivant dans les faubourgs de Londres. Tout juste sortie de l'adolescence, sa vanité n'a d'égale que sa beauté. Sa fierté est telle qu'elle méprise son milieu d'origine, persuadée qu'elle est d'atteindre la célébrité et la richesse par la force de l'écriture. Car Angel se dit romancière. Elle qui ne connaît rien de la vie, qui ne lit jamais une ligne, et dont l'ignorance confine parfois à la bêtise, écrit depuis toujours ou presque. Et comme par miracle, en ce début de XXème siècle, elle verra son rêve se réaliser. Publiés, ses livres lui feront connaître la gloire, puis, les bouleversements de la guerre et des modes se succédant, la déchéance. Parcours classique de prime abord, de la grandeur à la décadence, mais qui prend ici une teinte inédite, à la fois lyrique et froide.
Fidèle à l'esprit des œuvres signées Ozon, la jeune Angel nous touche et nous effraie. Son histrionisme, sa capacité à s'enfermer dans un univers élaboré pour son simple plaisir, son égoïsme pourraient exaspérer, voire repousser. Pourtant on sent à quel point cette mise en scène lui est nécessaire, vitale. Par là, elle en devient pathétique et tragique. L'émotion qui suinte à chaque instant est à l'avenant. Intense, elle se renforce dans une mise à distance régulière qui vient la nuancer. Ozon organise son film de manière à nous faire adhérer aux mouvements intérieurs qui bouleversent Angel tout en nous en montrant la relativité, sinon l'aveuglement ou le ridicule. Nous baignons dans un univers mental ébloui par des passions vieillottes et les reflets chatoyants de la richesse. Nous y adhérons et nous y laissons bercer, mais des procédés de distanciation (transparences ostentatoires, musique aux violons trop appuyés, regards de témoins prenant conscience de la volatilité d'Angel) viennent ponctuellement nous réveiller. Douce amertume d'avoir suivi le fil du récit, d'avoir été emporté par lui, tout en étant bousculé par de nécessaires remous.
Cruel, le regard de François Ozon pourrait l'être parfois. Ce qui ne l'empêche pas d'aimer son personnage, cette Angel aux ailes de cire, et de nous le faire aimer. Car au fond, tout est ici question de croyance. Croyance en la puissance d'une volonté mais aussi dans la force de la fiction et, finalement, dans l'énergie du cinéma. Angel réussit parce qu'elle croit en son talent. Qu'il soit réel ou factice (ce qui est très probable) importe peu. Elle atteint la gloire car, au delà de toute ambition, elle croit en la fiction et que cette foi, ce besoin sont partagés par des milliers de lecteurs assoiffés d'histoires et d'émotions. Cette mystique de la création est si intense qu'elle sauve Angel. Vaniteuse, celle-ci porte en elle une naïveté et une force qui la rendent unique, rare. C'est par cette intensité qu'elle trouvera finalement grâce dans le regard d'Hermione, magnifiquement jouée par Charlotte Rampling. La femme de son éditeur est la seule qui, après un scepticisme tout à fait compréhensible, jette sur Angel un regard bienveillant. Hermione tend ainsi au spectateur une surface miroitante. Son visage, successivement révulsé, froid puis attristé et compréhensif, reflète l'ambivalence qui travaille notre regard.
Au delà du mélodrame, de ses émotions appuyés, Angel est donc un film complexe. S'il met en scène un personnage cliniquement hystérique, il ne s'enferme jamais dans la psychologie de bazar (ce qui n'a pas toujours été le cas dans la filmographie d'Ozon). Œuvre questionnant notre croyance en la fiction et la nécessité de la création, elle atteint l'abstraction sans jamais y sombrer. Car elle n'oublie pas que chacun est avant tout là pour être séduit, transporté, bouleversé.
Angel
De François Ozon
Avec Romola Garai, Charlotte Rampling, Sam Neill
France - 2006, 2h10
Sortie en salle en France : 14 mars 2007

[Illustrations : droits réservés]