Fermer

Hannibal Lecter : les origines du mal

Critique

Lecteurs

Votre note

Menu frelaté

Cela ressemble à une mauvaise série noire. Quatre prétendants au jackpot se réunissent pour mettre au point une arnaque: un vieux producteur, un romancier sur le retour, un réalisateur sans personnalité, un jeune premier en mal de gloire. Quatre associés pour un résultat qui vise à rouler le spectateur. Autrement dit faire de l'argent avec un nom désormais inscrit dans la légende.

- Vos impressions : Forum Hannibal Lecter : les origines du mal

A l'origine du projet, on trouve Dino de Laurentiis, producteur italien presque ancestral qui aligne dans son écurie De Sica, Comencini, Fellini, Godard, Forman, Cimino et Lynch, pour ne citer que les plus prestigieux. Toujours en activité, il produit à la va vite tout et n'importe quoi, du moment que ça rapporte. Ainsi, en 2000, il acquiert les droits du roman Hannibal, la suite du Silence des Agneaux. Il a en vue une adaptation signée Ridley Scott (voir la conférence de presse de ce film, à Paris en 2001), et envisage de la faire suivre d'une nouvelle mouture de Dragon rouge, 15 ans après Le Sixième sens de Michael Mann, déjà produit par ses soins. Après la sortie de ces deux films, sentant le filon s'épuiser mais s'imaginant qu'il peut encore en tirer quelques sous, il a commandé au père du monstre, le romancier Thomas Harris, un scénario racontant l'enfance et l'adolescence du célèbre cannibale. Mal lui en a pris.

L'auteur américain, certainement en manque d'inspiration, saute sur l'occasion - et sur le magot - pour pondre un script et un roman. Rédigeant les deux en parallèle, il a dû s'emmêler les pinceaux, tant le premier aligne les lieux communs et le second paraît avoir été écrit de manière mécanique. Tout commence pourtant sous d'assez bons auspices, en transformant un récit de guerre en conte moderne et cauchemardesque. Au creux des années 40, Hannibal Lecter et sa petite sœur, devenus orphelins, se terrent en terre hongroise, dans une maison cernée par les arbres et le froid. Tels Hansel et Gretel, ils survivent et tentent de chasser la faim. Mais voilà que surviennent de vilains mercenaires russes. Commence alors la quête vengeresse d'Hannibal, devenu assassin psychopathe à la suite d'un traumatisme dont même Sigmund se serait gaussé. Piètre début - ou plutôt fin - de carrière pour celui qui, depuis le terrible Silence, incarne le Mal pur, presque surhumain. On était en droit d'attendre bien autre chose de ce retour aux origines. Au lieu du festin annoncé, supposé subtile et horrifique, on nous sert un menu qui singe le romantisme noir en le mêlant au grand guignol. Recette étrange dont Ridley Scott était parvenu à se dépatouiller mais qui ne réussit pas du tout au pauvre Peter Webber.

Ce monteur-réalisateur, qui a à son actif La Jeune fille à la perle, essaye tant bien que mal de sauver cette sauce qui ne prend jamais. Car filmer l'effroi et le grotesque et en faire couler un peu de subversion n'est pas des plus aisés. Surtout si l'on est « aidé » par un scénario qui aligne paresseusement les métaphores culinaires et les réminiscences des précédents récits ; un script qui se voudrait une très vague réflexion sur la nature du mal et les errances morales. Alors, pris dans ce salmigondis, le pauvre Webber enfonce le clou et noie définitivement le film dans la caricature. Avec une représentation d'une France d'après guerre qui semble sortie de la pire production américaine, où il ne manque que le béret et la baguette sous le bras. Et ce n'est pas le Lecter du jour, un Gaspard Ulliel grimaçant, au visage presque déformé par l'outrance et le maniérisme, qui aidera le film à refaire surface.

Ainsi, dans cette grande arnaque qu'est Hannibal Rising (titre original que l'on pourrait traduire par Hannibal ressuscité), chacun joue sa partition dans son coin. Chacun y cherche son intérêt sans se soucier une seule seconde de celui de l'autre, et encore moins de celui du film - qui d'ailleurs n'en a aucun, d'intérêt. Tout cela pourrait se résumer à une course à l'argent qui débouche sur du vide, une collaboration où chacun dévore l'autre, à ses dépens. Un désastre qui n'a pas grand chose à voir avec le Lecter d'Anthony Hopkins. Les souvenirs du spectateur résonnent des cris des tristes agneaux et finissent alors par l'emporter. Etouffé sous cette lourde ascendance, le film est vite consommé et vite digéré. Ne reste qu'une aigreur d'estomac, due à la malhonnêteté d'un quatuor sans talent mais qui tente de tromper son monde en nous faisant prendre des vessies pour des lanternes. Ou un Hannibal quelconque pour un Lecter de génie.

Hannibal Lecter : les origines du mal
Réalisé par Peter Webber
Avec Gaspard Ulliel, Anthony Hopkins, Rhys Ifans
Royaume-Uni, France, Etats-Unis, 2006 - 115 mn
Sortie en salles (France): 7 février 2007

[illustrations © Delta]
Sur le web :
Sur Flu : - Vos impressions : Forum Hannibal Lecter : les origines du mal - Lire la chronique du film Hannibal (2001) - Lire la chronique de Dragon rouge (2002) - Voir les sorties de la semaine sur Ecrans, le blog cinéma

Sur le web : - Site officiel

Manuel Merlet