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Œuvre majestueuse car totalement intègre et fichtrement risquée, Inland Empire est un nouvel accomplissement dans la fascinante carrière de Lynch. S'il se livre ici à son rituel labyrinthe thématique fait de pulsions, de violence et de sensualité, ce nouvel opus marque une avancée paradoxale vers «quelque chose» d'à la fois bien plus tangible et pourtant mystérieux. Nous ne prétendrons pas livrer LA clé de ce qui semble plus impénétrable que jamais, mais nous laisser porter par les signaux fantastiques qu'il nous lance. Welcome to Lynchland.
Du mystère féminin
Avertissement au lecteur : après une seule vision de cette œuvre fleuve de presque trois heures, il est presque certain que nos souvenirs auront altéré le film, ré-inventant des scènes, des sons, des enchaînements, au gré de ce que notre esprit aura bien voulu s'approprier. Jeu de piste mental, reprenant et amplifiant les procédés mis au point pour Lost Highway et Mulholland Drive, Inland Empire ouvre une nouvelle boîte de Pandore, déchaînant ses forces obscures sur un personnage féminin comme Lynch les aime tant : une suppliciée consentante, une martyre. Après Laura Palmer, Renée, Betty, c'est donc au tour de Susan (Laura Dern) de connaître une déchéance fatale, qui l'amènera depuis les plateaux de tournage hollywoodien illuminés jusqu'à l'envers du décor, sordide et froid comme la mort.
Lynch consacre une grande partie de son œuvre cinématographique à un motif : le portrait de femme. Portraits aussi torturés que les personnages eux-mêmes, puisqu'il semble que le propre de la femme soit pour lui de connaître des démultiplications de personnalité telles que la folie et la mort sont toujours au rendez-vous. Même la femme au foyer la plus ordinaire (la Renée de Lost Highway) recèle un potentiel de démence qui appelle à elle les pires maux. La Susan d'Inland Empire n'y échappe pas. Elle nous échappe. A la fois actrice glamour acceptant un scénario maudit, femme au foyer avec un mari violent, prostituée... Lynch multiplie les facettes d'un personnage dont le centre immuable serait la perte de soi. Il multiplie aussi les époques et les pays (virée en Europe de l'est), et n'oublie pas d'ajouter à cela des scènes tirées de son travail pour le net, tels ces hommes à tête de lapin qui jouent une sitcom surréaliste dans un théâtre. Impossible ici de boucler la boucle, mais là n'est pas le problème. Lynch continue à construire un puzzle où fantasmes, peurs et obsessions se nourrissent d'images étranges, sublimes et mystérieuses.... Et inversement.
C'est sans doute de Laura Palmer dans Twin Peaks que se rapproche le plus Susan : cette adolescente menant une double vie, jouant la prostituée la nuit pour mieux oublier les assauts du monstre qui la hante dans sa propre maison. Susan, interprétée par Laura Dern, la touchante Lula, possède une grâce et une luminosité d'autant plus grandes qu'elles seront réduites à néant. Elle reproduit ce parcours ahurissant et cauchemardesque de Laura (Palmer) vers son sacrifice, un meurtre incandescent qui lui offre rien moins qu'une renaissance. Sans doute aime-t-il trop ses personnages (d'où son goût pour les séries TV, et ses acteurs fétiches), Lynch ne traite pas la mort comme une fin, mais comme un climax, le point culminant d'une vie, d'où la montée de tension et l'angoisse qui la précède. Mais, comme dans Twin Peaks, c'est DANS la mort que Susan va trouver une issue, une certaine forme de rédemption. Pas étonnant que ces deux scènes de meurtre comptent parmi les plus belles jamais filmées par le cinéaste : ces brefs instants où le cauchemar cesse, où la lumière se fait et fait sens, marquent à elles seules l'ampleur du projet du cinéaste : offrir à ses personnages de transcender la mort, offrir au cinéma de transcender le temps.
Elle a passé tant d'heures sous les spotlights
A travers ce labyrinthe qui débute par un projecteur (la magie du cinéma) et s'achève dans une obscure «party» accompagnée par le chant habité de Nina Simone, les trajectoires de Susan, actrice happée dans son rôle et traquée, nous rappellent que depuis Lost Highway, Lynch ne cesse de dresser le tombeau du cinéma Hollywoodien. Il souligne sa mort, la mort des icônes, pour dans un même geste nous offrir non plus des personnages, mais des trajectoires, des prototypes sensés remplacer les archétypes. On trouve bien des femmes fatales (Renée, Rita...), des méchants aux physiques ingrats, des jeunes premiers (Justin Theroux, ici, Kyle MacLachlan avant lui). Lynch construit son paysage cinématographique en référence avec le cinéma classique américain, celui des années 50. Aucun second degré satirique ou post-moderne chez lui, au contraire, son cinéma nécessite une croyance totale dans la fiction.
Mais s'il n'y a pas de nostalgie, c'est que Lynch ne se prive pas de critiquer le système hollywoodien tel qu'il est aujourd'hui. En plaçant Inland Empire, tout comme Mulholland Drive, dans le milieu du cinéma, il prend un malin plaisir à dépeindre les professionnels de la profession pris au piège d'un cauchemar qu'ils entretiennent pourtant. Gouffre angoissant, «le Spectacle» nous apparaît comme un monstre carnivore, qui dévore goulûment les jeunes femmes pleines de rêve, comme Susan ou précédemment Betty. L'horreur naît-elle de la psyché de Susan, aux multiples dédoublements de personnalité, ou de ce scenario maudit qu'elle accepte de jouer ? Le Sunset Boulevard (boulevard du crépuscule) n'est-il pas ce qui attend toute personne prête à se risquer à faire du cinéma ?
C'est l'artiste «complet» qui s'exprime plus que jamais dans Inland Empire. Tourné en DV et en petit comité, il s'agit du film sans doute le plus halluciné, mais aussi le plus personnel de son auteur. Au cœur de ce mystère, plus que jamais, la lumière.
Inland empire
Réalisé par David Lynch
Avec Laura Dern, Justin Theroux, Jeremy Irons
Etats-Unis, 2006 - 2h48

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