Ys est une légende celte, celle d'une cité engloutie. Ys est peut-être le disque le plus exigeant de l'année. L'un des plus méprisés aussi. Sans doute est-ce pour cela qu'il est sur notre top shopping-list 2006, nous les critiques bêches et revêches de Flu...
On serait tenté de parler de rêve ou de conte de fées si on ne voulait à tout pris l'association avec un univers fantastique et régressif, que beaucoup ont déjà fait par eux-mêmes après une écoute trop superficielle. D'autres, au contraire, risquent d'admirer ce disque et de s'enfermer dans une écoute trop respectueuse de sa complexité et de sa richesse sans profiter pleinement de sa chaleur et de sa vivacité. Beaucoup, de toute façon, passeront à côté de cette oeuvre trop insulaire et personnelle pour être universelle. Ceux qui seront pris par Ys, cependant, n'en reviendront jamais. Mais je suis en train de commencer par la fin...
L'histoire de la réalisation d'Ys se lit donc sur le papier. Au moins comme le casting technique idéal d'un Nick Hornby. Armée de sa seule harpe, Joanna Newsom a d'abord enregistré toutes les chansons avec Steve Albini, le roi de la prise de son brute, capable de tirer les meilleures interprétations des artistes avec lesquels il travaille. Ces enregistrements ne devaient d'ailleurs servir que de démos mais ont fini sur le disque. Mythique collaborateur, entre autres de Brian Wilson sur Smile, Van Dyke Parks a été appelé pour aider à l'élaboration d'un accompagnement orchestral. Comme toujours avec Parks l'instrumentation est originale : cordes, bien sûr, mais aussi accordéon, marimba ou banjo qui habillent les chansons d'un écrin grandiose mais jamais grandiloquent. Jim O'Rourke enfin, avant-gardiste touche-à-tout, s'est chargé du mix et est parvenu à garder le meilleur des deux mondes.
Le plus étonnant au final est cependant que malgré l'apport indéniable de ces trois grands noms, le disque reste incontestablement celui de Newsom. Son empreinte est là à chaque instant. Elle a travaillé très étroitement avec Parks, et elle partage avec lui les crédits de production. Trop souvent, il se trouve un observateur sexiste pour accorder le crédit de toute œuvre féminine à un producteur mâle, mais on serait bien en peine de renier à Joanna Newsom son statut d'auteur de cet album. Ses chansons, sa voix et sa harpe sont au cœur du disque, et quand il n'y a plus qu'eux (comme sur Sawdust & Diamonds), le disque n'en est pas moins captivant.
La voix de Newsom, frêle et forte à la fois, mi-enfant mi-vieille femme, souvent monte et se brise pour retomber en un murmure qui n'en est devenu que plus puissant. Nombreux sont ceux qui ne supportent pas. Y compris parmi ceux que cette voix n'avait pas rebuté sur le précédent album The Milk Eyed Mender. Ce qui divise le plus sur Ys, ce sont pourtant les chansons. Au nombre de cinq, d'une durée moyenne de onze minutes, la seule structure à laquelle elles obéissent est celle des mots. Des mots obscurs, souvent archaïques, aux rimes complexes et riches et à la musicalité confectionnée avec soin. Ce disque ne s'écoute pas sans le texte imprimé, à plus forte raison quand l'anglais n'est pour l'auditeur qu'une langue d'adoption. De toute façon, on n'écoute pas non plus ce disque en faisant autre chose. Encore une raison pour laquelle tant le laisseront passer : il ne demande rien de moins que votre attention entière pendant toute l'heure qu'il dure. Avec le dommage qu'Internet a fait à notre capacité de concentration, ça n'est pas rien !
Avec toute votre attention, même si vous faites l'effort de chercher le sens des mots les plus exotiques, vous ne comprendrez probablement pas les histoires qui vous sont racontées. Newsom admet sans ambages avoir réalisé ce disque avant tout pour elle même, pour mettre de l'ordre dans sa vie et tenter de comprendre une année riche en évènements (sans expliquer leur nature). Que l'auditeur s'y immerge n'entre pas en ligne de compte. On en est donc réduit à attraper quelques bribes de sens ici ou là dans le symbolisme astrologique d'Emily ou dans la parabole animalière Monkey & Bear. Il est souvent question d'eaux et d'inondations, mais rien à voir avec Katrina et la Nouvelle Orléans, paraît-il.
En amateur du disque, il serait facile de se perdre dans une quête de sens, dans une admiration formelle froide et distante. Ys est une cité engloutie mythique. Ys est un disque exigeant au point de dicter les termes de l'amour qu'il veut recevoir. On peut l'observer de la côte, mais pour vraiment la connaître, il faudra plonger, laisser l'eau emplir ses poumons et s'y perdre, ne fut-ce que pour une heure.
Ys
Joanna Newsom
Drag City
Sortie en novembre 2006

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