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Après vingt ans de bons et loyaux services au sein de l'industrie américaine, Paul Verhoeven revient en Hollande, sa terre natale. Et pour faire bonne figure, c'est-à-dire pour garder son statut de cinéaste provocateur, il s'attaque à l'ambivalence des êtres emportés par la guerre. Un sujet en or qu'il porte en lui depuis les années 80.Ce qui n'empêche pas ce Black book de paraître souffreteux, sans pour autant sentir le soufre.
A l'exception de quelques instants, Paul Verhoeven ne trouve pas le ton approprié. Tout à sa volonté de rendre son film efficace, il multiplie les moments de suspense et transforme son intrigue en roman feuilleton à trois sous, bourré d'invraisemblances. Elle promettait pourtant de passionnants développements. En 1944, la jeune et séduisante Rachel Stein tente de fuir, avec sa famille, une Hollande encore sous l'emprise du IIIième Reich. Elle n'y parviendra jamais et verra ses parents assassinés par un bataillon nazi dirigé par un sinistre militaire. Se faisant dorénavant appeler Ellis de Vries, elle va entrer en résistance et utiliser ses charmes et ses talents de chanteuse pour approcher un officier allemand... dont elle tombera amoureuse. Les péripéties s'enchaînent sans discontinuer et les retournements sont variés. En près de deux heures et demi, Verhoeven a le temps de faire et défaire les masques et de montrer le fasciste et le criminel cachés derrière le visage du résistant ; et inversement, de faire d'un nazi un être sensible et sentimental. Mais sa sauce reste épaisse et ne prend pas. A force de gros traits, il tombe dans la caricature sans en assumer l'outrance, et surtout sans en saisir le grotesque et l'inquiétant.
On retrouve bien sûr ce qui fait la force de son cinéma. La psychologie portée par le corps, la vie comme état de guerre permanent, la chair lourde et putride, la sexualité comme vecteur des sentiments, la cruauté et le mensonge ontologiques... mais sans l'ironie ni l'audace qui font le prix de ses meilleurs films (Turkish Delight, Robocop, Starship troopers). Rien ne touche ni ne trouble dans cette peinture de la psyché humaine, qui se voudrait abyssale. Tout est convenu et attendu. Verhoeven ne nous met pas face à la vie mais à une idée de la vie, préconçue et théorique. La plupart des personnages se réduisent à de pauvres pantins sans consistance et, ce qui est plus grave pour ce cinéaste du corps, sans chair, ou à peine. Le film est rempli d'actes violents, de morts brusques et sanglantes, de vomissements et d'excréments, mais n'arrive jamais à nous en faire ressentir le poids physique.
L'artifice s'accuse d'autant plus qu'il n'est jamais mis à distance. Tout est marqué, surligné, sans déstabiliser. Un des personnages clés nous assène que «l'âme humaine est capable des plus grandes extrémités» - ou quelque chose dans ce genre-là -, et après ? Si cette âme n'est pas mise à jour, si elle ne fait pas frémir l'écran, que nous importe ? Paul Verhoeven filme au premier degré ce qui aurait demandé soit de la retenue - ce dont il est incapable, et c'est tant mieux pour sa singularité de cinéaste -, soit du sarcasme et de l'exagération. Avec Black book, il ne parvient pas à choisir. Il y a bien quelques scènes réussies, comme les orgies nazies ou l'emprisonnement de Rachel après la libération. Dans ces rares moments, il laisse parler sa cruauté et fait de l'humanité un amas de corps braillards, laids et agressifs. Pour le reste, il conserve une approche lisse, jamais troublante, où l'ambivalence morale sert d'alibi à un spectacle qui ne saisit jamais la réelle ambiguïté des comportements humains.
Face à tant de schématisme et de sérieux, on serait tenté par l'accablement. Pourtant, Verhoeven sauve son embarcation grâce à son actrice principale, Carice Van Houten. Elle porte le film sur ses fort jolies épaules et lui évite le naufrage. Elle seule laisse deviner le mystère de son personnage. Sa dureté, son imprévisibilité, son apparence changeante, tout en elle respire la volonté de survie d'un être plein et entier. Tour à tour enfantine, prostituée, artiste, mère de famille, résistante, elle se transforme au gré des circonstances et révèle sa richesse. Par ce seul portrait, qui évolue dans l'ombre de Lili Marleen, Paul Verhoeven exécute ce qu'il fait de mieux : filmer les femmes. Rien que pour cela, et en dépit de tout le reste, Black book évite la catastrophe.
Black Book
Réalisé par Paul Verhoeven
Avec Carice Van Houten, Sebastian Koch, Tom Hoffman
Sortie en France : 29 novembre 2006

[Illustrations : © Pathé Distribution]